{:fr}Le bovin, son instrument de règne

Les batutsi sont, à n’en pas douter, les derniers venus au Ruanda et leur installation est relativement récente. Le souvenir n’en est pas effacé : il fait le sujet de maint récit héroïque. Les blancs furent les témoins de leurs plus récentes conquêtes. Leur mode de répartition dans le territoire suggère à lui seul que leur strate de population est en chevauchement et en transgression sur les précédentes. Dans les cantons du nord, en effet, retirés et xénophobes, au Bushiru par exemple, ils ne sont guère représentés que par les fonctionnaires du mwami imposés d’office. Dans d’autres, en revanche, comme le Bigogwé, qui, en raison de l’attitude et de l’âpreté du climat, étaient vides de colons et d’ailleurs riches en pâturages, ils forment la moitié de la population, l’autre moitié étant constituée par leurs serfs bahutu. Au Nduga et au Marangara, leur centre de gravité politique, ils représentent 18 % de la po-pulation totale. Dans l’ensemble les batutsi purs de race ne sont peut-être pas plus de cinq pour cent, mais ce pourcentage est doublé ou triplé par le nombre de ceux qui se réclament à quelque titre de leur parenté hautement prisée.

Ils ne sont ainsi qu’une faible minorité, mais c’est une minorité dirigeante. Leur suprématie n’est pas contestée. A quoi tient-elle ? A trois éléments.: l’un racial, leur supériorité de type physique, ce sont des gens de haute mine et qui en imposent, chez les simples et les demi-civilisés, la taille, le port, la noblesse des traits sont générateurs de prestige et d’ascendant, l’autre économique : ce sont des magnats, dont la richesse est constituée par de grands troupeaux de bovins — des bene inka ; le troisième politique : ce sont des hommes nés pour le commandement, tel le Romain de Virgile. Tu regere imperium, Romane, memento.

A ce genre de rapports, qui reste en vigueur dans nos sociétés capitalistes, s’ajoute ici un régime qui accroit singulièrement l’influence et l’autorité du riche, faisant de lui un « Seigneur. » au sens médiéval du mot, régime sur lequel il convient d’insister parce que c’est lui qui fonde la puissance et la cohésion de la société et de l’état, au Ruanda comme chez nous aux temps jadis.

 

 Le Régime Féodal Au Ruanda : La recommandation et le fief

Le régime féodal est substantiellement le même au Ruanda et en Europe, il ne diffère que par des modalités. Il repose ici comme là sur la « recommandation », la « commendatio »  franque, et sur le « fief », le « beneficium » ou précaire. Se recommander se dit en kinyarwanda guhakwa : c’est l’acte par lequel un solliciteur — umuhakwa, conscient de sa faiblesse et de son isolement, demande à un fort de le protéger. L’effet de cette requête — ubuhake, si elle est agréée, est de faire du protecteur le seigneur — shebuja — d’un vassal umugaragu. Le signe et le gage de l’acceptation de cette charge de tutelle, c’est un don, qui dans l’espèce ne peut être qu’une tête de bétail, petit ou gros, gros principalement, une ou plusieurs : c’est le « fief » des temps barbares, de l’allemand vieh, « bête à corne », à ce que l’on croit.

Le vassal s’est voué en homme lige au seigneur, corps et biens : il est devenu son « homme » ; il a pensé n’être vraiment un homme — umugabo — que s’il obtenait d’être un mugaragu, un protégé, le pupille d’un puissant. Le seigneur, l’acceptant dans sa clientèle ou familia, recevant son alleu, le lui rend en usufruit ou domine utile, ne retenant que le domaine direct ou éminent, et y ajoutant un supplément qu’il estime nécessaire à sa subsistance.

Le mugaragu n’a qu’à se féliciter du succès de l’opération. Il a acquis en la personne de son shébuja un avoué (D’où le proverbe : imbwa ntitinyirwa amenyo, itinyirwa shebuja. « On ne craint pas un chien à cause de ses crocs, on le craint à cause de son maître), qui le défendra contre les exactions des chefs de la colline et du pays, les batware, qui plaidera pour lui dans ses procès, qui le tirera d’un mauvais pas, s’il avait commis quelque larcin par exemple, qui vengera ou compensera le vol dont il sera victime, qui l’assistera dans la maladie et l’infortune. Si le shébuja manquait à ses devoirs de patronage, il perdrait tout prestige et serait un objet de risée générale. Le mugaragu ne saurait être dépouillé de ses biens anciens et nouveaux qu’en cas d’insoumission, de négligence obstinée à remplir ses obligations de vasal, bref de félonie.

En retour le mugaragu doit à son seigneur foi et hommage, et services féodaux. Il vient prendre son tour de présence auprès de lui deux ou trois fois par an : cela s’appelle gufata igihe, littéralement « prendre le moment » : c’est le « service de cour » occidental. Il n’arrive pas les mains vides, mais apporte un menu cadeau, un tribut d’hommage, généralement en boisson, cidre ou bière. Là il s’emploie à entretenir une partie de la palissade qui entoure la demeure seigneuriale, ce qui se dit : kwubaka inkike, à donner un coup de , main pour la reconstruction de la hutte, si besoin est, à faire parvenir à destination un de ses messages, mission de confiance, à aider au portage de la litière de la dame, son épouse, lors de ses déplacements, à la «suivre » partout, emboîtant le pas derrière lui, et notamment en campagne, s’il va à la guerre, « service de compagnon » et « service d’ost »

Quand ses enfants ont grandi, il les place près de lui, surtout si c’est un haut et puissant seigneur, en pages intore. Si c’est un officier du roi, investi d’une juridiction officielle, il lui sert d’assesseur et de conseiller dans l’administration de la justice : c’est le « service de plaid ».

Il ne doit aucune rente ou fermage pour le bétail reçu en commende de la libéralité du seigneur, rien qui ressemble à une redevance, aux tailles et corvées du bail à cens, il n’est lié,- lui, que par un bail à fief. Mais si le troupeau tenu en précaire dépasse une demi-douzaine de têtes, il doit une fois ou deux pendant la vie du seigneur, et notamment en cas d’épizootie détruisant son troupeau, laisser celui-ci y faire un choix — gutora — à sa guise et prélever une décime, si ses bêtes sont nombreuses, il doit, quand le seigneur marie l’un de ses fils, lui offrir —kumulemera inka — un élément du cheptel destiné à l’établissement du jeune ménage. Lors d’une succession à la seigneurie, il viendra faire confirmer par l’héritier son buhake ou fief, et lui présentera un don de « joyeux avènement ». Rassemblant ses bêtes, — kumurundira, du verbe kurunda, mettre en tas, — il les fera défiler devant lui, lui en fera l’« aveu et dénombrement », et lui laissera encore préveler son dixième. S’il veut aliéner son fief, il doit obtenir l’autorisation du suzerain, qui percevra parfois à cette occasion un droit de mutation, les « lods et ventes » de jadis. C’est ainsi que le mugaragu pauvre pourra, du consentement de son shebuja, donner comme dot — inkwano — pour la jeune fille qu’il demande en mariage, la vache qu’il a reçue en buhake.

Le fief de bétail est concédé en principe à perpétuité et se transmet par héritage de père en fils, pareillement la vassalité reste une obligation traditionnelle de famille. L’héritier du mugaragu doit un « droit d’acapte » au shebuja pour l’entrée en possession de l’hoirie.

La Hiérarchie Féodale Et Son Chef : Sa fonction politique

Le mugaragu devient shebuja d’un plus humble et pareillement un shebuja cherche à devenir mugaragu d’un plus puissant. Au sommet de l’échelle féodale, le mwami est le shebuja suprême, le « souverain fieffeux du royaume ». Recevoir de lui, ne fût-ce qu’une vache, c’est l’ambition du grand comme du petit. C’est un gage de faveur. Vassal du souverain, on possède la sauvegarde la plus efficace. Des ministres tout puissants, tels que Ruhinankiko et Kabalé, rendaient hommage à leur soeur, la reine mère Kanjogéra, pendant la minorité de Musiriga, et recevaient d’elle la vache qui fait le mugaragu. Inversement, lorsqu’en 1906 Ruhinankiko fut inculpé de félonie, ayant fait tuer à l’encontre de ses engagements des amis de Kabalé son frère, tous ses biens, ses immenses troupeaux, se chiffrant par plusieurs milliers de bêtes, lui furent ôtés. Il devint nu comme Job ; ses amis et parents s’écartèrent de lui comme d’un maudit, d’un pestiféré, il fut consigné, en pénitence, à Rubona aux Mayaga, dans une hutte sans clôture. Vingt ans après seulement, son neveu Musinga lui expédia la « vache du feu » « Inka y’umuliro ». Ce fut le geste de grâce. L’amnistié résipiscent vit revenir à lui ses anciens amis, ses parents et quelques bagaragu, ceux-ci dans la mesure où il pouvait les investir et les gratifier derechef.

Tous les grands officiers du tambourin sont bagaragu du shebuja mwami. Ils s’acquittent auprès de lui de tous les services du fidèle vassal : service de cour et de plaid, service de compagnon et d’ost. Ils viennent faire leur temps de service à la cour, et, dans les grandes circonstances, le cadeau qu’ils présenteront au mwami sera une vache et son veau, non une génisse : le mâle est de rigueur ; seul il honore le roi, « taureau du Ruanda » — imfizi y’u Rwanda. Ils placent leurs fils en ntore auprès du mwami et parfois une fille auprès de la reine mère, les « pueri aulici » de la monarchie franque. Quand l’héritier du trône succède à son père, il fait le tour de ses propriétés : c’est-à-dire qu’il se transporte aux points principaux du royaume, et ses bagaragu de la région lui présentent leurs troupeaux pour l’« aveu et dénombrement ». S’il ne veut pas se déplacer, — ou ne le peut, comme les bami du nom de Yuhi, auxquels il était interdit de franchir les rivières Nyabarongo et Kanyeru, — des milliers et des milliers de bovins se succèdent à sa cour pour la montre.

On est donc en présence au Ruanda de cette puissante hiérarchie de vassaux et vavassaux, de féodaux grands et petits, de fiefs et arrière-fiefs, qui fut l’armature et la structure organique des monarchies européennes à l’époque barbare. On n’est pas peu surpris de la retrouver ici dans sa conception et jusque dans ses détails, au point qu’une terminologie quasi identique sert à la décrire. Convergence fortuite ou lien de dépendance génétique, ce problème restera hors de notre horizon.

Il n’est pas impossible que le mécanisme ait fonctionné dans la société muhutu avant l’arrivée des pasteurs hamites. Actuellement bahutu et batutsi participent au régime en proportion de leur fortune sans égard à leur race. Comme la puissance économique est à la base du système, on conçoit aisément qu’il ait profité au pasteur de vaches – incomparablement plus qu’à l’éleveur de brebis et de chèvres. Le bovin offrait autrement d’attrait par les services qu’il rend et par la considération dont il est le principe ; que le petit bétail, même en nombre multiplié. On put voir des bahinza ou roitelets bahutu accepter de devenir les vassaux du mwami munyiginya contre l’octroi d’un troupeau de ruminants. Et c’est ainsi que la vache fut au profit du pasteur mututsi un tremplin pour s’élever à l’hégémonie et, une fois arrivé, un instrument de règne pour s’y maintenir.

Les Batutsi, Une Branche Des Kouschites, Ethiopiens Ou Hamites.

Ces seigneurs bouviers ou vachers, qui sont-ils et d’où viennent-ils ?

Quand on arrive de la Haute-Egypte ou des plateaux d’Abyssinie au Ruanda, on les reconnaît de suite. On les a déjà vus ces hommes de haute taille, atteignant la moyenne de 1,79 m. et dépassant deux mètres chez quelques géants, minces de corps, aux membres longs et grêles, réguliers de traits, de port noble, graves et hautains. Ce sont les frères des Nubiens, des Galla, des Danakil. Ils ont le type caucasique et tiennent du sémite de l’Asie antérieure. Mais ils sont noirs de teint, parfois cuivrés ou olivâtres, leurs cheveux sont crépus, les femmes sont affectées d’une stéatopygie souvent très accusée, autant de traits empruntés aux Bantous et qui témoignent d’un commerce prolongé avec eux. Les bêtes de ces pasteurs noirs nous les reconnaissons aussi : c’est la vache, Hâthor aux longues cornes des monuments pharaoniques, c’est le boeuf Apis, vénéré comme une divinité sur les rives du Nil. Le type des ruminants est encore moins altéré que celui de leurs bergers.

Avant d’être ainsi nigritisés ces hommes étaient bronzés. Les Grecs, qui les avaient visités au royaume de Méroé ou rencontrés sur le littoral méditerranéen, à Jérusalem comme à Alexandrie, avaient été frappés de leur teint foncé et les avaient appelés « Visages-Brûlés » –Aetiops. Les Romains, adoptant ce terme, l’appliquaient aux Maures nomades des confins sahariens au sud de l’Atlas. Les Arabes traduisirent dans leur langue « éthiopien » par « hamite », mot qui signifie « brun rougeâtre ».

Les anciens Egyptiens connaissent à merveille ces voisins parfois incommodes. Le nom qu’ils leur ont donné dans les inscriptions hiéroglyphiques est Kaoushou, dont les Hébreux ont fait Kousch, frère de Misraïm l’Egyptien et de Canaan le Palestinien, d’après la table enthnographique de la Genèse. Ces Kouschites qui, descendant le Nil et dominant temporairement l’Egypte, lui imposèrent sa vingt-cinquième dynastie, issue du sang de leurs princes, remontèrent le Nil bleu à partir d’Omdurman, pénétrèrent dans le massif abyssin, qui reçut des Grecs pour cela le nom d’Ethiopie. Là ils recontrèrent les Arabes, venus du littoral opposé de la mer Erythrée, fusionnèrent avec eux, adoptèrent leur dialecte sémite, qui en évoluant devint l’« éthiopien », le géez, idiome dans lequel fut écrite toute une littérature chrétienne et qui reste encore la langue liturgique de l’Eglise monophysite d’Abyssinie.

L’histoire de ces propriétaires de bovins se perd et l’on ne peut préciser la contrée où s’opéra leur nigritisation. Mais la géographie révèle que depuis les hautes terres de l’Abyssinie jusqu’à celles du lac Kivu au Ruanda, une avenue d’herbages continus, longue de deux mille et large de cent à deux cents kilomètres, permet à cette sorte de ruminants, exigeants pour leur nourriture, n’ayant pas la sobriété du méhari et pas même celle du cheval, mais qui rendent incomparablement plus de services pour l’alimentation d’un peuple en migration lente, de pâturer à discrétion de jour et de nuit, tout en s’acheminant jusqu’à la zone équatoriale sans se ressentir d’un changement de milieu.

Les Infiltrations Hamites En Pays Bantou.

La région des Grands Lacs est un eldorado pour ces pasteurs, dont les bêtes pacifiques et pesantes n’autorisent pas les grands raids de conquête et de pillages : espaces libres, gras pâturages, population généralement clairsemée, timide et accueillante. Ils se faufilent par clans entre les ethnarchies indigènes, comme jadis Abraham et Loth entre les cités cananéennes. Ils se répandent jusqu’au de-là du Kivu et de la Rusizi à l’ouest, jusqu’aux rives du Tanganyika et du Nyassa au sud, jusqu’aux pentes du Kilimanjaro à l’est. Leurs familles ont des sorts différents. Tantôt elles s’isolent dans des districts herbeux qui leur suffisent : tels les batutsi du Bigogné et leurs congénères du Bunyabungo. Tantôt elles s’allient aux sédentaires et vivent en symbiose avec eux : ainsi dans le Nkolé, qui est devenu, pour les voisins rouandiens, le Buhima, c’est-à-dire le pays des Bahima, nom régional des Hamites, et pareillement dans le Ndorwa et le Karagwé, où on les appelle Banyambo. Tantôt, comme dans l’Uganda, ils fournissent simplement aux agriculteurs autochtones leur dynastie régnante et leur cheptel : les riches se procurent auprès d’eux des bovins et les font garder par eux. On les rencontre encore dans des conditions diverses parmi les Banyamwézi de Tabora et les Bafipa du Tanganyika. C’est dans l’Urundi et principalement au Ruanda qu’ils ont donné toute leur mesure et ont fondé des empires marqués à leur coin.

Nulle part néanmoins ils n’ont imposé leur langue, ni même les usages et institutions qui pouvaient leur être propres. Tout au contraire ils ont adopté parler, moeurs, coutumes des populations noires, dont ils devenaient les hôtes, quand ce n’était pas les seigneurs et les guides, recônnaissant ainsi leur supériorité culturelle. Nomades noyés dans la masse des sédentaires, ils ont pris naturellement les façons de vivre de ceux-ci, tels les Germains barbares au milieu des populations latinisées de Gaule, d’Espagne et d’Italie. Ils se sont coulés dans le moule de la vie bantu, adoptant même les formes usitées du gouvernement et jusqu’au titre de mwami donné au souverain. C’est ce que constate au Ruanda le P. Pagès.

« Un fait est certain, écrit-il, c’est que les batutsi se sont adaptés aux mêmes façons de vivre, de manger, de se vêtir et de se loger que les bahutu… Même langage, même nourriture, mêmes costumes, mêmes habitations. Il n’est pas jusqu’aux coutumes et aux superstitions qui ne soient devenues communes entre peuple vainqueur et peuple vaincu. Les rois hamites ont été jusqu’à emprunter aux princes autochtones leur mode de sépulture et le cérémonial en usage à cette occasion. L’habitude de dessécher le cadavre royal sur un foyer, le meurtre rituel de plusieurs individus pour accompagner l’esprit du défunt dans l’Au-delà, la création d’un bosquet sur la tombe, sont de provenance muhutu. Le nom des tambours, la forme de respect rendu tout particulièrement au Kalinga ou tambour palladium, ne sont que des survivances des usages pratiqués autrefois à la cour des roitelets indigènes ».

Une Noblesse Ploutocratique.

Ce phénomène d’assimilation est celui qui engendre et garantit l’unité morale et nationale dans la mêlée humaine et fait de ses éléments disparates un peuple. C’est ainsi que les Francs se fondirent dans le creuset gallo-romain et que finalement, en dépit de l’invasion étrangère, la Gaule maintint son unité. Ce qui pourrait surprendre dans le cas du Ruanda, c’est que le groupe ethnique immigré et conquérant se soit si bien défendu contre l’absorption et soit resté avec si peu d’altérations une aristocratie de fortune et de gouvernement. Néanmoins le processus de brassage et d’amalgame, normal en pareil cas, n’a pas manqué de produire avec le temps des effets perceptibles. Sans proprement se laisser dissocier et désagréger, les batùtsi se sont lentement mués en une noblesse ploutocratique, qui a dû ouvrir ses rangs à des contingents nouveaux de parvenus.

Le terme mututsi ne désigne plus aujourd’hui aussi exclusivement qu’à l’origine les « bien-nés », les eugéniques, ni même les métis qui se prévaudraient d’une hérédité supérieure en ligne paternelle, mais encore des anoblis ou de simples bahutu enrichis, qui ont pu s’allier dans la haute classe. Mututsi et muhutu sont des mots qui tendent à perdre leur sens proprement racial et à n’être plus que des qualificatifs, des étiquettes, sous lesquelles se rangent capitalistes et travailleurs, gouvernants et gouvernés, sans toutefois que le préjugé de la naissance soit sérieusement entamé. Le phénomène de l’ascension des classes et de la capilarité sociale se produit comme en Europe, mais il prend ici un caractère plus ethnique, la prohibition ou la fuite des mésalliances étant plus observée.

Le facteur économique de la fusion nationale joue à plein rendement dans la mesure où la possession d’un cheptel cesse d’être un monopole, et où le mututsi peut en déchoir et le muhutu y accéder. Car alors un « petit mututsi », n’ayant pas de quoi satisfaire les exigences « pécuniaires » d’un beau-père éventuel de son monde, est obligé de se rabattre sur le milieu des paysans. Il y prendra femme ; et si la gêne de sa maison se prolonge ; si ses fils et petits-fils sont contraints d’en passer par les mêmes nécessités mortifiantes, sa famille se verra progressivement éliminée de la société des gens « comme il faut », elle tombera dans la roture. La réciproque est non moins fréquente. Le muhutu capable de fournir une vache à son beau-père peut trouver femme chez les batutsi d’opulence médiocre, avec le temps et la prospérité croissante sa descendance sera tenue pour issue de bonne maison.

Le kinyarwanda a un terme, d’ailleurs sarcastique, pour désigner le nouveau riche anobli, le bourgeois, gentilhomme, gardant un fort relent de terroir, le vocable de itshyihuture (icyihuture ndlr). Inversement, il nomme umuwore l’aristocrate « décavé », « tombé dans la dèche », pour employer des termes populaires correspondants.

Le mwami contribue pour une bonne part à cette fusion des races et aux changements brusques de condition. La manne des anoblissements ne tombe pas seulement sur les batwa : les bahutu ont aussi leur part. La Cour foisonne, dit-on, de parvenus, qui se targuent d’une haute naissance, et qui néanmoins portent dans leurs traits des signes non équivoques de leur colonat originel. Aboshya, devins et sacrificateurs officiels, Abiru., certains du moins, jurisconsultes et conseillers d’Etat, Abahénnyi, maudisseurs des ennemis du roi, ne sont au point de départ que des rustres « décrassés », auxquels le mwami a fait contracter des alliances aristocratiques, qu’il a investis de dignités et de commandements. Au vrai, dans son gouvernement, le souverain, s’il a égard au privilège traditionnel de la noblesse, n’entend pas lui concéder le monopole des charges dans l’Etat, il ne s’interdit pas de choisir dans la classe laborieuse des officiers, qui par là même se considèrent comme batutsi et veulent être traités comme tels.

Outre les intermariages réguliers, l’inconduite des eugéniques est un agent très actif de métissage. Les batutsi, les chefs surtout, fort renommés pour leurs moeurs dissolues, s’adonnent volontiers aux amours ancilaires, dont les femmes de leurs vassaux abagaragu font les frais. Tout autour de leurs habitations au centre des villages croit une population enfantine de provenance ambiguë, en sorte qu’une amélioration non intentionnelle de la race s’opère insensiblement qui atteint jusqu’aux plus basses profondeurs de la plèbe. L’amalgame sélectif se lit à la simple vue sur le visage des gens du commun que l’on croise en chemin dans le Nduga et le Marangara, domaine direct du mwami, peuplé de ses créatures. Là, affirment les mauvaises langues, il est peu de prétendus batutsi qui puissent se flatter d’une absolue pureté de sang, ce qui d’ailleurs est une outrance de polémistes.

 

 

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