La collaboration entre les Pères Blancs et le nouveau pouvoir colonial belge installé au Rwanda à la suite de la première guerre mondiale fut remarquable aussi dans le domaine de l’enseignement.

Au 30 Juin 1913, les missions catholiques comptaient 2.658 élèves (971 filles et 1.687 garçons) répartis dans 40 écoles primaires inégalement distribuées à travers le pays, dans neuf stations de mission d’alors : Nyundo avait 12 écoles avec un total de 1.176 élèves (522 filles et 654 garçons), Save avait 7 écoles regroupant 359 élèves (172 filles et 187 garçons), Rwaza comptait 6 écoles ayant 475 élèves (95 filles et 380 garçons), Kabgayi et Mibilizi avaient chacune 3 écoles, Kansi en avait deux ; les autres missions avaient réussi à créer seulement une école chacune.

La situation dans les écoles changea sensiblement à partir de l’implantation du pouvoir belge qui inaugura l’instruction obligatoire. Comme les missionnaires catholiques étaient les seuls à disposer de quelques infrastructures scolaires primaires d’accueil, ce fut vers eux que se ruèrent les jeunes rwandais avides d’apprendre de nouvelles choses et de connaître ubwenge bw’abazungu : le savoir des Blancs.

Au début de cette poussée vers les écoles, soit en 1917, le Rwanda ne comptait qu’une école dite alors “école officielle de Nyanza” qui avait été abandonnée pendant la première guerre mondiale et qui venait de reprendre sous la direction des Pères Blancs et cela, en réponse à la demande du résident belge de Kigali. Pour l’année scolaire 1917-1918, cette “école officielle de Nyanza” fut fréquentée par 60 élèves, tous fils des chefs. Dans la même année, les missionnaires dénombrèrent 58 écoles primaires totalisant 2.963 élèves dont 1.390 filles et 1.573 garçons.

Par rapport à l’année scolaire 1912-1913, les établissements scolaires primaires missionnaires avaient augmenté de 45 % tandis que les effectifs avaient enregistré un taux de croissance de 11,47 %.

Comme l’école officielle de Nyanza était elle-même sous la direction des Pères Blancs, nous pouvons tirer directement la conclusion qu’au début de l’administration coloniale belge au Rwanda, tout l’enseignement était entre les mains des missionnaires catholiques.

Cette place absolue des Pères Blancs dans l’enseignement va-t-elle continuer à prévaloir après 1917 ? Partant des paroles que le Père Léon Classe, missionnaire au Rwanda a lancées en cette période : “qui a la jeunesse a l’avenir” et étant donné que parmi les jeunes gens qui fréquentaient l’école il y avait des futurs responsables du pays, il y a lieu de se demander quelles furent les conséquences de la prépondérance missionnaire catholique dans l’enseignement au Rwanda sur le plan de la marche générale de ce pays.

Les réponses à cette question continuent à surgir même à l’heure actuelle. Pour ce qui concerne la période considérée par cette étude, les ressortissants des écoles des Pères Blancs furent rangés pour renverser l’ordre traditionnel établi depuis des siècles. En cela, ils furent des auxiliaires efficaces des Européens qui, en compensation leur donnèrent des places de commandement au détriment de la vieille classe de dirigeants non instruits. C’est dire donc que le mwami Musinga et tout son entourage qui poussaient, par contrainte, les jeunes à aller à l’école sans s’ouvrir eux-mêmes à l’instruction professée par les Européens, préparaient imperceptiblement mais inéluctablement leur propre perte.

D’après ces chiffres, la prépondérance des missions catholiques dans l’instruction de la jeunesse rwandaise est notoire. Elle s’explique en partie par le fait qu’au moment où les protestants et les adventistes ont débuté dans l’enseignement après 1917, les Pères Blancs dont l’œuvre a survécu à la guerre, avaient déjà un passé qui leur permettait d’avancer plus vite. Mais encore, la position des Pères découle de l’influence qu’ils avaient sur la population en général, sur les autorités coloniales belges et les dirigeants autochtones en particulier.

Pour ce qui est de l’attitude des autorités coutumières, il s’agissait de s’appuyer sur les prêtres catholiques car ils passaient pour être plus amis du colonisateur que ne l’étaient les Pasteurs. Les batware durent donc apparemment encourager les efforts des Pères-Blancs dans l’œuvre de l’enseignement et les garder contre toute “concurrence étrangère dangereuse” afin de faire montre de zèle dans la nouvelle orientation de l’évolution du pays et de pouvoir gagner ainsi la confiance des Belges car être bien vu par les Pères Blancs signifiait presque automatiquement être bien vu par le colonisateur belge.

L’attitude des autorités coutumières rwandaises à l’endroit des écoles catholiques se comprend parce qu’à l’arrivée des Belges au Rwanda, les chefs et sous-chefs, le mwami Yuhi V Musinga lui-même, constatant le rôle dévolu aux Pères Blancs dans la politique de la nouvelle administration coloniale, se sentirent dans l’obligation de plier devant leurs œuvres. Ils allèrent jusqu’à leur faire plus ou moins la cour. Même si intérieurement Musinga supportait mal la présence des prêtres (celle de tous les Blancs aussi) dans son royaume, il ne manquait pas de témoigner de temps à autre son penchant envers leur entreprise, de leur assurer son amitié et de se montrer contre toute œuvre des sectes religieuses non catholiques. La lettre ci-après le-prouve à suffisance:

« Nyanza 18/4/1924

A mes chefs : (suivent quatre noms).

Salut beaucoup.

 

Par la présente, je vous annonce que les Bapadri sont mes amis actuellement comme ils l’ont toujours été. Donc, s’ils veulent installer des Ecoles pour instruire les Banyarwanda, donnez-leur du terrain et aidez-les. Je suis heureux sous le régime de Bula-Matari (Gouvernement Belge) et pour cette raison, j’aime que dans mon royaume il n’y ait pas d’Européen d’autre nationalité.

 Et vous aussi dites à vous sous-chefs, ce que je viens de vous dire C’est moi le Roi du Rwanda,

 Yuhi Musinga ».

 

Cette lettre favorable à l’expansion des écoles catholiques n’est que le reflet de ce qui se passait dans le domaine de l’enseignement depuis 1917-1918. Partout où les Pères Blancs ont voulu se porter, les écoles catholiques ont été accueillies grâce aux relations directes qui s’étaient établies entre le pouvoir indigène et les missionnaires catholiques suite à la bonne entente remarquée entre les Pères Blancs et l’administration coloniale belge.

 A travers le pays, les écoles primaires des missions catholiques en 1923 étaient réparties suivant le tableau ci-après intitulé : enseignement primaire par mission catholique en 1922-1923.

En plus de ces écoles primaires, les missions catholiques avalent un petit séminaire à Kabgayi dans lequel on apprenait pendant 7 ans les langues (latin, français, flamand, kinyarwanda), les sciences et les mathématiques, le civisme et la religion évidemment, etc. Il y avait également au Rwanda, en 1923, un grand séminaire dans lequel on restait 9 ans en apprenant notamment la théologie et la philosophie. En cette année 1923, il y avait dans ces deux établissements d’enseignement 123 petits séminaristes encadrés par 4 Pères Blancs, 1 prêtre rwandais et 1 moniteur ; 30 grands séminaristes encadrés par 2 professeurs Pères Blancs.

En 1926, l’enseignement était toujours et d’une façon notoire entre les mains des Pères Blancs. Leurs missions comptaient 328 écoles qui regroupaient 17.975 élèves dont s’occupaient 12 Pères Blancs, 27 Sœurs Blanches, 10 Sœurs indigènes et 315 moniteurs autochtones. Les missions protestantes dénombraient 1.646 élèves (1.584 élèves pour la Société Belge des Missions et 62 élèves pour la Church Missionary Society, 23 moniteurs de la Société Belge des Missions et 3 moniteurs de la Church Missionary Society. A cette même période, les missions adventistes avaient 11 écoles, 1.201 élèves et 35 moniteurs. En tout, les établissements des missions rassemblaient 20.822 élèves : 86,32 % allaient aux missions catholiques, 7,90 % aux missions protestantes et 5,78 % aux missions adventistes. En plus des écoles de missions, l’Etat s’occupait de 4 écoles : Cyangugu : 70 élèves, Ruhengeri : 49 élèves, Catsibo :102 élèves et Rukira : 70 élèves. En outre, il y avait l’école de Nyanza qui comptait, au 31 Décembre 1926, un enseignant européen, 3 moniteurs rwandais et 323 élèves Tutsi. Ces derniers chiffres, ajoutés aux précédents, donnent un total de 21.436 élèves pour l’année 1926.

D’après cette distribution des écoliers, la prépondérance des missions catholiques était nette dans le domaine de l’enseignement. D’une manière générale, le rôle des missions dans l’éducation scolaire des jeunes rwandais, comparé à celui de l’Etat, était très important. Cela s’explique par ceci que les premières touchaient toutes les couches de la société rwandaise tandis que le deuxième se limitait seulement à une infime minorité parmi la classe dirigeante. Mais, cette position de l’Etat découlait aussi d’une situation inaugurée assez ouvertement en 1924. En effet, s’étant trouvé devant beaucoup de préoccupations d’ordre politique, administratif et de “développement” du mandat, le gouvernement colonial mandataire déposa sa responsabilité d’instruire ses sujets dans les mains des missions religieuses. Dans le Rapport sur l’Administration belge au Rwanda-Urundi pendant l’année 1925, le Gouvernement belge expliqua ainsi qu’il suit le motif de son attitude :

« Les missions religieuses sont mieux qualifiées et mieux outillées que tout autre institution pour répandre largement dans le pays les bienfaits de l’instruction. Les missionnaires ont reçu une formation pédagogique spéciale. N’ayant d’autres préoccupations que celle de leur apostolat ; spécialisées en vue de celui-ci dans l’étude de la langue et de la mentalité indigènes ; faisant dans la même région des séjours beaucoup plus longs que les fonctionnaires de l’Etat – séjours que n’interrompent que de bien rares congés – ils sont les meilleurs éducateurs de l’indigène. Ils s’occupent en outre depuis de longues années de former des auxiliaires : un clergé indigène, un corps nombreux de catéchistes, des artisans de tous les métiers. Sans doute le souci fondamental des missions est celui de l’éducation religieuse. Mais l’évangélisation elle-même comporte un minimum d’enseignement général. Il appartient à l’Etat, par octroi de subsides suffisants d’amener les missions à perfectionner leur outillage scolaire et à développer le programme de leurs écoles ».

Cette politique scolaire du gouvernement colonial belge déjà expérimentée au Congo impliquait une entente préalable et des conventions contractuelles avec des missions religieuses dites “nationales” comprenant principalement les missions catholiques. C’est avec ces dernières que le gouvernement mena toutes ses négociations à partir de 1925. Rendant compte de l’état des pourpalers, le Rapport de 1926 stipule :

« Les deux Vicariats Apostoliques (celui du Rwanda et celui du Burundi) ont accepté de fournir au Gouvernement la collaboration demandée pou l’organisation d’un enseignement public contrôlé et subsidié par l’Etat. Les modalités de l’octroi des subsides sont encore à l’étude ; mais dès à présent les Missions se sont mises résolument à l’œuvre pour préparer le personnel scolaire, perfectionner les méthodes et améliorer les installations ».

 

D’emblée, on comprend que cette politique scolaire du gouvernement colonial belge favorisait beaucoup l’action des missions catholiques dans l’enseignement parce que c’étaient elles qui possédaient les ressources humaines et matérielles nécessaires à sa réalisation. Le gouvernement colonial belge était conscient de la situation et il l’a renforcé en dotant chaque station de mission catholique d’une école primaire au cycle complet. Cela se voit aussi d’après les accords qu’il conclut avec des Congrégations religieuses catholiques : “Le Gouvernement a égaiement conclu un accord avec une congrégation enseignante (les Frères de la Charité) en vue d’une création d’une école professionnelle”. Enfin, le gouvernement lui-même minimisait plus ou moins l’apport des autres missions religieuses. A peine a-t-il parlé d’une seule d’entre elles dans le rapport sur les négociations : “La Société belge des Missions protestantes contribuera également, dans la mesure de ses possibilités, à la réalisation du programme ci-dessus décrit.

Aisément, on saisit ainsi pourquoi en 1926, les missions catholiques occupaient une place importante dans l’enseignement par rapport aux autres missions et par rapport à l’Etat. Cette prépondérance s’accrut au fur et à mesure que le programme des écoles subsidiées était mis en œuvre et que l’instruction publique de niveau primaire prenait son extension. Quand fut signée l’entente finale concernant l’enseignement libre susidié, soit le 1er janvier 1930, les missions catholiques accusaient une réelle avance sur les autres sectes religieuses Par ce fait, elles avaient réussi, mieux que les autres, à s’implanter parmi la population car, comme l’a dit Mgr Classe : «Qui aura les écoles, aura la jeunesse et par elle le peuple entier ».

L’avance des missions des Pères Blancs par rapport aux protestants et aux adventistes se remarqua nettement aussi sur le plan du niveau de formation fournie aux indigènes. Comme il a été souligné plus haut, en plus des écoles primaires, les Pères Blancs avaient le petit séminaire et le grand séminaire de Kabgayi.

Tous ceux qui étaient formés dans ces établissements ne devenaient pas prêtres ; à la sortie du séminaire, ils occupaient des postes de clercs et de commis auprès de d’administration coloniale belge ou ils devenaient des moniteurs et des enseignants dans les écoles de mission. Le nombre et l’action des lettrés sortis de chez les Pères Blancs éclipsaient les adeptes des Pasteurs protestants et adventistes de par surtout leur bagage intellectuel. N’est-ce pas que jusqu’à la fin de la période 191-7-1931, il n’y avait pas d’école secondaire protestante ou adventiste au Rwanda l Pourtant, en 1931, le grand séminaire Saint-Charles de Kabgayi avait sorti 14 prêtres rwandais (y compris l’Abbé Donat Reberaho, décédé le 1er Mai 1926) et 8 prêtres burundais.

En plus de la collaboration avec l’administration coloniale belge qui a facilité leur œuvre, les Pères Blancs se sont assurés du succès au Rwanda grâce à leur politique d’encadrement de la population entretenu par un personnel suffisant et à la hauteur de sa tâche essaimé dans plusieurs coins du pays. Et avec la prédominance dans l’enseignement ils contrôlèrent toute l’évolution du Rwanda. C’est ainsi que las du “comportement rétrograde de Musinga”, ils décidèrent de connivence avec l’administration coloniale belge et la jeune élite autochtone sortie de l’école, de le détrôner et de le remplacer par un homme de leur choix : le catéchumène Rudahigwa, propre fils du mwami Yuhi V Musinga.

L’idée de détrôner le mwami Musinga a germé depuis les réformes administratives initiées par l’administration coloniale belge. En 1924 déjà, se rendant compte que ce roi s’entourait de chefs et sous-chefs incapables de diriger et dont il ne voulait pas se séparer, l’autorité locale belge décida de remplacer “des chefs incurablement mauvais par des candidats plus acquis à la civilisation occidentale”. Cette autorité coloniale belge se passa volontairement de l’assentiment du “sultan rwandais” qui lui paraissait lui aussi incapable de mener son pays vers le progrès.

Cependant, ne voulant pas pousser très vite le projet de la destitution du mwami à son aboutissement, l’autorité coloniale belge opta pour des mesures de patience et de redressement. Convaincus que Musinga était surtout manipulé par ses vieux sorciers qui l’empêchaient de s’ouvrir à des choses nouvelles, les Pères Blancs proposèrent de chasser de la cour royale quelques abiru : gardiens de la tradition dynastique, jugés défavorables à la civilisation occidentale. Ainsi, il fut décidé de reléguer au Burundi “le grand sacrificateur de Musinga, le plus néfaste de tous, Kashamula”. Ceci fut fait au début de 1925.

Mais, au cours de cette année 1925, Musinga ne changea pas d’attitude ; au contraire, il raidit sa position contre l’action européenne véhiculée notamment par les réformes belges. Les représentants de la Belgique au Rwanda et les Pères Blancs, par surtout la voix et la plume de Léon Classe, orchestrèrent alors une politique de désaveu, de dénigrement tendant, à montrer que Musinga était sans énergie et qu,il n’était plus bon en rien. Les rapports annuels de l’administration belge et des Pères Blancs firent large place à la peinture des mœurs rétrogrades de Musinga et de tout son entourage. Le rapport de l’administration belge de 1926 présente la situation de la manière suivante :

« Il serait osé cependant d’affirmer que les modifications ainsi apportés aient été uniformément admises, sans créer par ci par là un mécontent. Certes, la presque totalité des indigènes, tant Batutsi, se rend compte qu’en dernier examen, le bilan de ces réformes se solde en bénéfice pour chacun. Mais il n’est pas douteux, d’autre part, qu’un groupe de quelques vieux chefs réfractaires, Abiru et Abapfumu (conseillers et sorciers) n’ont accepté qu’à leur corps défendant de telles réformes, qui brusquement leur enlevaient la faculté illimitée de mettre en coupe réglée la population. Ce groupe, de quelques hommes à peine, jouit au Rwanda d’un pouvoir occulte considérable et des plus néfastes. Ils s’étaient tenus cois apparemment tout au moins, après que Kashamula, l’un des leurs, avait été relégué dans l’Urundi au début de 1925. Mais depuis quelques mois, ils ont relevé la tête, guidés par le grand sacrificateur de la cour Bandora et le mwami n’est plus qu’un jouet entre leurs mains. Musinga en effet, roi sans énergie, usé et vieilli avant l’âge, d’une susceptibilité maladive, est d’une invraisemblable crédulité concernant la devination, les sortilèges et les maléfices et se soumet aveuglement aux injonctions de ses sorciers. Ceux-ci en abusent pour le convaincre de ce que tout contrôle de l’Administration porte atteinte à son pouvoir et à son prestige, que la solution de tout différend dans lequel elle intervient est étanchée de nullité de même que toute désignation de chef proposé ou sanctionné par elle, que tout palabre ainsi tranchée et toute investiture donnée dans ces conditions devront être révisées bientôt lors du départ des autorités européennes.

 Car, jouant le tout pour le tout, les sorciers de Nyanza ont récemment annoncé urbi et orbi que le départ des Européens était proche et que Musinga reprendrait bientôt son pouvoir absolu de jadis. Et ce jour là, malheur à ceux qui en se soumettant aux décisions du Blanc, auront porté atteinte au prestige du roi…

 Inutile d’ajouter que la presque totalité des chefs se rient de ces prédictions qu’ils savent inventer pour les besoins d’une mauvaise cause. Toutefois quelques individus, qui n’ont plus rien à perdre – chefs de collines dépouillés jadis, Batutsi voleurs de troupeaux et qui ont dû rendre gorge, Batutsi pauvres qui intriguent pour se créer un douaire, petits sorciers obscures de la brousse, toujours sous le coup d’une action judiciaire – se sont groupés à Nyanza autour du grand devin Bandora et pêcheurs en eau trouble, attendent impatiemment le jour, où ils pourront se ruer à la curée des biens des amis de l’Européen.

 Et Musinga lui-même, bien qu’un reste de bon sens lui interdise de croire à un tel bouleversement, se prend parfois à rêver… “Cependant… les augures sont infaillibles.., et tous les jours ils affirment la chose.., et la sauterelle, les osselets et la fumée, consultés le disent également… qui sait ? peut-être un jour je serai le mwami, le roi absolu, qu’étaient mes pères…”

 Une seconde intrigue d’importance a été récemment amorcée à Nyanza par le même groupe de sorciers, dans le but d’imposer à Musinga la désignation de son successeur parmi ceux de ses fils qui ont le moins subi l’influence européenne. Aux yeux des Abapfumu, le second fils du mwami est le plus à craindre, parce qu’il a le plus évolué : et il a été accusé devant son père d’intriguer auprès de l’administration européenne dans l’espoir de lui succéder, déjà de son vivant. Certains témoignages recueillis depuis peu et dont une enquête discrète cherche à établir la véracité, tendent à prouver que pour se débarrasser d’un adversaire dangereux, les sorciers seraient décidés à le supprimer en l’empoisonnant.

La rumeur publique s’est emparée de ces faits, et l’asservissement du mwami à quelques vieillards sans scrupules, craints de tous, mais plus encore haïs, a considérablement nui à son prestige ».

Comme pour irriter davantage Musinga, les Belges poursuivirent des réformes tant administratives que politiques et finirent même par revoir la carte administrative du pays. Ils délimitèrent de leur façon des chefferies et des sous-chefferies et supprimèrent unilatéralement des “sous-chefferies d’ibikingi (parties de collines, subdivisions de sous-chefferies et de collines)”. Ils se justifièrent en disant que cette mesure :

« a été prise à l’occasion de manquements graves portant notamment sur l’inexécution des ordres relatifs à l’extension des cultures, à l’entretien des routes, etc.

Dans tous les cas, il s’agissait de notables incapables et hostiles qui, par leur passivité et leur mauvaise volonté, luttaient contre la réalisation des idées civilisatrices et du programme de rénovation ».

On sent que cette mesure ne visait pas seulement et nécessairement la bonne marche du pays mais elle permettait de renvoyer du pouvoir tous ceux qui n’étaient pas considérés comme partisans de l’œuvre civilisatrice nouvelle. Du même coup et dans le cadre de la préparation de la destitution de Musinga par un “Coup d’Etat”, la mesure offrait une occasion d’enrôler de nouveaux alliés :

« La politique tendant à la réduction du nombre de chefs et au remplacement de ceux qui sont inaptes et hostiles par les éléments formés sous le contrôle et ralliés aux conceptions de l’Administration, a été appliquée avec prudence dans tous les territoires chaque fois que les circonstances en ont procuré l’occasion ».

La nomination d’un nombre de plus en plus croissant de jeunes chefs et sous-chefs (on en a nommé 59 en 1928) hommes qualifiés d’énergiques, d’ambitieux et d’aptes au commandement accrut la rupture entre la vieille classe dirigeante et la nouvelle administration coloniale. L’hostilité des vieux contre les jeunes se fit sentir à tel point que le mwami lui-même se détacha de ses propres fils parce qu’ils étaient dévoués au Blanc et parce qu’il craignait “d’être dépouillé de ses biens et de son pouvoir au profit de ses enfants”.

Dans le Rapport sur l’administration belge du Rwanda Urundi pendant l’année 1928, publié en 1929, Musinga fut dépeint comme un handicap au progrès de son propre royaume :

« Musinga semble se désintéresser de l’administration de son pays. II est rare qu’il se présente au tribunal indigène, à moins qu’il ne s’agisse d’une affaire mettant en cause l’un de ses protégés… Tout ce qui précède montre qu’il faut peu compter sur la collaboration du sultan pour mener le Rwanda… dans la voie du progrès et de la civilisation (pp. 42-43) ».

Que restait-il encore à faire avec un tel dirigeant qu’on a présenté en 1930 comme -“roi sans énergie” et pour qui “les efforts patiemment renouvelés … pour modifier ses conceptions au sujet de son rôle et de sa mission, n’ont pas produit d’effets très appréciables” ?

Il restait à sensibiliser davantage l’opinion nationale rwandaise et surtout le public international, notamment la Société des Nations afin de s’assurer que le jour du Coup d’Etat il n’y aura pas de désaveu de la décision prise par les autorités coloniales belges présentes au Rwanda. L’année 1930 fit alors large écho de l’inefficacité totale du sultan Musinga. Voici deux textes qui en disent beaucoup.

« Durant l’année 1930, le Gouvernement a fait de nouveaux et constants efforts pour amener Musinga à une plus saine compréhension de ses devoirs, l’intéresser à la gestion de la chose publique, obtenir son intervention agissante dans l’administration de son territoire.

La seule conclusion à laquelle a abouti cette expérience décevante est que le mwami du Rwanda est indifférent à tout ce qui n’est pas la satisfaction de son égoïsme et de ses instincts : qu’il est incapable d’aider en quoi que ce soit au progrès de ses sujets ; bien plus, qu’il n’a d’autre préoccupation politique que de maintenir ses populations dans un état de stagnation et de combattre l’œuvre de la civilisation. La conviction est devenue générale que la présence de Musinga dans le Rwanda y compromet la paix, l’ordre et la bonne administration.

Le Gouvernement n’est évidemment pas resté indifférent devant ces constatations. Il a étudié soigneusement la situation et envisagé tes remèdes à y apporter. Mais il a dû se préoccuper des différents aspects du problème, qui est complexe, et c’est la raison pour laquelle la solution est toujours en suspens ».

« Au point de vue politique, la situation devient plus difficile. Notre sultan, Musinga, fait de plus en plus marche arrière : antieuropéen, anticatholique, il se livre de plus en plus à ses sorciers, vieux régime, très convaincu que sonnera l’heure où il pourra bouter hors son royaume tous ces Européens exécrés, qui l’empêchent de régner à sa guise. Il y a peu de temps il me redisait sa peine accoutumée :

« Je ne suis plus roi. Je ne puis plus tuer qui je veux et comme je le veux, ni déposséder les gens à mon gré ; comment peut-on encore savoir que je suis roi ?” Tous ces derniers temps il a essayé de se tourner vers les Adventistes ; au fond, il les méprise, mais ils donnent largement et, par là, il croyait nous atteindre. Son animosité contre nous vient de ce que la jeunesse Mututsi est avide de s’instruire et nous arrive nombreuse. Ces jeunes gens refusent de servir désormais aux honteux plaisirs royaux, et, dans ce genre, notre Musinga n’a rien à envier à Mtésa ou à Mwanga de l’ancien Uganda. Même ses fils, ses filles, sont nés pour son plaisir. La haine s’accentua le jour ou son second fils et sa sœur, en cachette, se firent instruire par des gens de leur entourage et refusèrent de se prêter à ses criminels plaisirs. Du coup nous étions ses ennemis déclarés ! Sans l’intervention très opportune du Gouvernement belge, le jeune homme eût disparu, sans bruit ; le poison était prêt à Nyanza. Lwigemera, c’est le nom du jeune homme, est actuellement en sûreté à KigaIi, à la Résidence. Les plus puissants parmi les vieux conseillers ont été, par le Gouvernement, éloignés de Nyanza, la capitale : Inde, irae, encore.

 Extérieurement Musinga reste notre grand ami, nous envoyant lettres sur lettres, désolé, oh combien ! quand on est quelque temps sans l’aller voir. Bien habile est celui qui peut garder son calme, dissimuler ses sentiments et être aimable comme un Mututsi I N’empêche que Musinga traite en ennemi quiconque se rapproche des Européens et que, pour être son ami, il suffit de lui dire que bientôt luira le jour où, s’en étant débarrassé, il pourra, comme au temps jadis, couper à son gré pieds et mains, aveugler ou empaler. Le flatteur est cru sur parole : c’est le sujet très cher à récompenser le moment venu.

 Lors de la dernière visite de M. Le Gouverneur, Musinga, poussé par ses flatteurs, avait feint d’ignorer pendant quinze jours son arrivée et ne daigna même pas le faire saluer. Il en fut quitte pour un affront sanglant : il dut, sur ordre, aller à Butaré à jour et heure fixes saluer M. le Gouverneur, puis repartir de suite pour l’attendre et le recevoir ‘officiellement à Nyanza. Là, M. Marzorati ne fit qu’une courte visite et s’en vint à Kabgayi où il passa la soirée, la nuit et presque toute la journée du lendemain, pour rentrer à Astrida sans s’arrêter à Nyanza.

 La conclusion, c’est que de plus en plus nombreux, les chefs se détachent de Musinga de plus en plus aveuglé. Il y a quelques mois ne l’a-t-on pas vu se réjouir publiquement, organisant chez lui des danses, des distributions de ‘bière et de viande à ses fidèles à l’occasion de la mort de son propre frère frappé par la foudre, mais mort baptisé ? C’était un ennemi de moins ».

C’est net ! un fossé est largement creusé entre l’administration coloniale belge, les Pères Blancs ainsi que leurs auxiliaires rwandais et le mwami Musinga ainsi que ses courtisans. La coalition du groupe composé de : administration coloniale belge, Pères Blancs et nouvelle élite sortie des écoles fit tout pour se débarrasser désormais de Musinga longtemps toléré avec son équipe de délateurs. Les deux acteurs principaux, le vice-gouvernement Voisin et Mgr Léon Classe se consultèrent officiellement, bien que ce fut toujours en secret. De Bujumbura, Monsieur Voisin écrit la lettre suivante à Mgr Léon Classe :

« Bujumbura„ 5 Janvier 1931

 J’ai loyalement essayé de ramener le Mwami à une plus saine compréhension de ses devoirs. J’ai dû me rendre compte que cet homme est indifférent à tout ce qui n’est pas son égoïsme et sa lubricité ; qu’il est incapable d’aider en quoi que ce soit au progrès de ses sujets, qu’il vouerait délibérément ses populations à la stagnation si tant est qu’un gâtisme précoce lui permette encore d’avoir une volonté autre que la satisfaction de sa perversité et de son hostilité…

Aussi entre-t-il dans mes intentions de proclamer sa déchéance… Le plus tôt serait le mieux, me semble-t-il…».

Le vice-gouverneur Voisin et Mgr Classe cherchèrent alors ensemble un candidat valable à mettre à la tête du royaume du Rwanda. Dans deux longues entrevues, le 11 et le 13 Septembre 1931, Mgr Léon Classe, Monsieur Voisin et le Général Tilkens décidèrent de donner le pouvoir royal à Rudahigwa, propre fils de Musinga et alors chef du Marangara et qui était à ce moment catéchumène chez les Pères Blancs de Kabgayi. Il fut demandé à Mgr Classe de convier Rudahigwa à la mission de Kabgayi et de lui annoncer le plan arrêté.

Dans un tête à tête avec Mgr Classe, Rudahigwa fut informé du projet de faire de lui le mwami du Rwanda en remplacement de son propre père encore vivant. Rudahigwa acquiesça.

Le 16 Novembre 1931, Rudahigwa fut proclamé mwami sous le nom dynastique de Mutara. Dans la lignée des rois du Rwanda, il devint Mutara Tu Rudahigwa.

Entretemps, Musinga avait été relégué ainsi que sa mère Nyirayuhi Kanjogera dans le Kinyaga, à Kamembe. Musinga partit de Nyanza sans plus y revenir le matin du 14 Novembre 1931 à 10 h 30.Il cédait ainsi, “non de gré mais de force” son tambour à son fils Rudahigwa, roi véritablement fait par le Blanc. Pour résumer mélancoliquement mais avec beaucoup de bon sens toute la situation au Rwanda, Musinga aurait dit à basse voix avant de quitter Nyanza : « umuzungu aranzunguye » = Le Blanc me remplace » ; ce qui peut être rendu également, pour rappeler toutes les circonstances qui ont entouré l’évènement, par l’expression ; « le Blanc est venu, le mwami est parti ».

Le départ de Musinga et l’avènement de Rudahigwa furent un fait historique important. Ils sonnèrent officiellement le glas de l’institution véritablement rwandaise, ils inaugurèrent l’ère de l’assise des institutions occidentales à inspiration fortement chrétienne : le “sacré chrétien”

remplaça le “sacré païen”. Et comme nous allons le constater, ce changement de règne fut un vrai signe des temps :

« A tout Seigneur, tout honneur. Les futurs  du Vicariat ne regretteront peut-être pas de voir consigner ici des précisions sur le changement de règne, vrai signe des temps. Yuhi Musinga a dû céder, non de gré mais de force, son tambour à son fils aîné, Rudahigwa Mutara IV, en novembre dernier.

Musinga était Mwami du Rwanda depuis ce soir de Février 1895 où tragiquement se terminait la lutte que pour lui sa mère Kanjogera, devenue de ce fait Nyinayuhi, et ses oncles menaient contre son frère aîné, Mibambge-Rutalindwa, le Mwami légitime. Vaincu et certain du sort qui l’attendait, Mibambge, pour ne pas tomber vivant aux mains de son frère, se brûlait dans sa demeure avec sa famille, à Rutshuntshu devant Kabgayi. Musinga et sa mère, à leur tour, le matin du 12 Novembre 1931 ont entendu proclamer leur déchéance. Depuis des années, ce dénouement apparaissait inévitable : les jeunes chefs le disaient en haussant de plus en plus la voix ; les anciens, fatigués d’un régime de délation, le faisaient entendre prudemment, le Gouvernement le demandait ; nous, nous le souhaitions in petto. La conviction et du Gouverneur Général du Congo et de MM. Les Gouverneurs du Ruanda-Urundi était faite : inutile de persister dans l’espoir d’un changement dans la mentalité de Musinga qui devenait de plus en plus antieuropéen et traitait en ennemi quiconque paraissait se rapprocher des Européens ou de leurs gens quels qu’ils fussent. Avec lui, tout même matériel, pour le pays devenait impossible : la résistance, d’ordinaire, parfois affichée, était continuelle l’opinion publique en Belgique ?

Le 14, à 10h30, Musinga, sa mère, sa famille sous la conduite de M. Lenaerts, Administrateur Longue caravane héréroclite de paniers et sans aucune utilité. Presque pas de Musinga est déjà oublié !

Au départ, un vieux chef de province laisse échapper le mot symptomatique : “Adieu, Musinga, maintenant nous sommes délivrés !” C’est Quelques heures après, il faut mettre une garde de soldats pour l’empressement des gens à emporter les matériaux de la résidence déjà détruite !

Les chefs convoqués sont bien arrivés le 12 à Kigali. On leur annonce que le Gouverneur, très pressé, ne peut dépasser Nyanza, que le Résident mandé d’urgence est parti la veille, que tous sont convoqués à Nyanza et doivent s’y trouver le 15 à midi. Ils se mettent en route le 13, avec Rudahigwa, sous la conduite du juge-adjoint, M. Paradis, et vont loger à Kabgayi ; de là le lendemain ; on campera à Butare. Là, dans l’après-midi, les nouvelles commencent à arriver ; la belle “Pontiac” dont Musinga a refusé de se servir, vient, envoyée par M. Le Gouverneur, prendre Rudahighwa et le conduire à Nyanza. Peu après, Monseigneur, allant de Kabgayi à Nyanza, passe. On cause un peu ; tout le monde est calme, nulle émotion ne se remarque : “C’est Musinga qui a voulu sa perte !”

A Nyanza, à 15 h30, M. le Gouverneur, en présence de Madame Voisin, de Monseigneur, du Résident du Ruanda, de M. Stevens, Administrateur de Nyanza, annonce officiellement à. Rudahighwa qu’il est désormais le Mwami du Rwanda et sera proclamé solennellement le lundi 16, à 9 h du matin.

Monseigneur lui dit que, suivant les coutumes, il sera Mutare IV, et on vide, en son honneur, une coupe de champagne. Une demi-douzaine des plus grands chefs, “les biru” gardiens des coutumes”, viennent d’arriver et, sur la place, le Gouverneur leur annonce la grande nouvelle. Rudahigha est félicité et une joyeuse conversation s’engage. A la nuit, Monseigneur rentre à Kabgayi.

Lundi, 16, journée historique pour le Rwanda ! A Nyanza, à 9 heures “Umwami alima”. – “Le Mwami monte le Rwanda !” – N’est-il pas le “taureau du pays !” C’est la proclamation et l’intronisation de Mutare IV Rudahighwa. La veille, la voiture de M. le Résident est venue prendre le Père A. Van Overschelde, que M, le Gouverneur a demandé comme photographe de la fête. Nous envoyons drapeaux et écussons aux couleurs nationales. Sur la plaine de jeux, une estrade est élevée. Le Gouverneur, le Mwami, le Résident du Ruanda, le Major Duvivier, Commandant des troupes du Ruanda-Urundi, y prennent place, tandis que les clairons sonnent et que la compagnie cycliste, commandée par un lieutenant et un adjudant, rend les honneurs. Près de l’estrade se rangent tous les chefs. M. le Gouverneur parle en français, M. le Résident traduit le discours en Kiswahili, puis Rwagataraka, chef de la grande famille des Bega et cousin de Mutara, en Kinyarwanda. Mutara, revêtu, par dessus ses vêtements, d’une ample et magnifique cape de fin drap bleu doublée de soie, lit à son tour son discours. Défilé des troupes, acclamations des chefs et de la foule ; Mutara est escorté par tous chez M. le Gouverneur. Les tambours, le Kalinga en tête, dans leurs hamacs, sont sortis et présentés à la foule devenue très considérable et vraiment en fête ; elle acclame le Mwami, les tambours… Les cris de joie ne cessent pas et, dans un beau vacarme, Mutara est conduit par tous jusqu’à sa résidence provisoire “mu Rwesero” ».