Un fait important survint entre le Colloque d’Ostende et le coup d’état du 28 janvier 1961.

Le 15 janvier, rentrant d’Ostende, le résident général Harroy signe, sans avertir au préalable la Commission des Nations Unies, une ordonnance législative (n° 02/16) sur les institutions du Rwanda. Cette ordonnance définissait un régime d’autonomie interne destiné à entrer en vigueur après les élections.

Cependant, le 25 janvier, 13 jours avant la proclamation de la République, le résident général accorde immédiatement le régime d’autonomie interne et en confère les pouvoirs au Conseil et au Gouvernement provisoire du Rwanda.

 Communiqué officiel concernant la réunion de Gitarama (28-1-1961)

Après la décision prise par la Belgique de retarder les élections législatives au Ruanda-Urundi, le ministre de l’Intérieur du Rwanda convoqua tous les bourgmestres et conseillers communaux du pays à une réunion fixée pour le 28 janvier 1961 à Gitarama. Le but de la réunion était, disait la convocation, de prendre certaines mesures dans le domaine de la pacification et du maintien de l’ordre.

La réunion débuta à midi. La quasi-totalité des conseillers était présente. Autour de l’enceinte dans laquelle ceux-ci étaient rassemblés, vingt-cinq mille personnes se pressaient, attirées par le caractère inhabituel de cette réunion.

Le ministre de l’intérieur, M. Jean-Baptiste Rwasibo, organisateur de la réunion, présenta d’abord aux conseillers, parmi lesquels se remarquaient de nombreux conseillers tutsi et européens, le chef du gouvernement provisoire du Rwanda, le président du conseil du Rwanda, les membres du gouvernement et les membres du conseil. S’adressant ensuite aux conseillers communaux et aux bourgmestres, M. Jean-Baptiste Rwasibo les remercie d’avoir participé, depuis octobre 1960, à la pacification du pays. Il leur pose ensuite les questions suivantes : « Quelle solution sera donnée à la question Kigeri ?

» Par qui ont été élus les conseillers du Rwanda ?

» Quand sortirons-nous du provisoire ? »

« C’est à vous, bourgmestres et conseillers qui représentez la population du Rwanda qu’il appartient de répondre à ces questions. » Le ministre fut vivement applaudi lorsqu’il termina par cette déclaration : « Kalinga, les biru, l’organisation féodale ont rendu la population de ce pays malheureuse. Ces institutions doivent disparaître pour faire place à la démocratie ».

Joseph Gitera, président du Conseil du Rwanda, prend la parole. Sous les applaudissements de la foule, il annonce que le Kalinga est supprimé et que le règne de Kigeri a pris fin. Il exhibe alors le drapeau vert, jaune et rouge qui est, dit-il, le symbole du nouveau Rwanda. A 12 h. 15, M. Joseph Gitera déclare que la forme de gouvernement qui répond le mieux aux aspirations du peuple rwandais est la république. Il termine par le cri de « Vive la République », repris par la foule.

Grégoire Kayibanda, premier ministre du Rwanda, lui succède à la tribune. A l’intention des personnes de l’assemblée qui ne parlent pas le kinyarwanda, il répète en français les principales idées émises par M. Joseph Gitera, soulignant que le Mwami Kigeli et sa lignée sont définitivement exclus de leurs fonctions, que les institutions du Kalinga et des Biru sont abolies définitivement, que le drapeau vert, jaune et rouge est le symbole du nouveau Rwanda et que le Rwanda sera une république.

Jean-Baptiste Rwasibo reprend la parole pour annoncer l’élection du président de la république.

Quatre partis présentent un candidat à la présidence : l’Aprosoma présente M. Joseph Gitera, l’Aredetwa présente M. Laurent Munyankuge, le Parmehutu présente M. Dominique Mbonyumutwa et l’Apadec présente M. Augustin Rugiramasasu.

Chaque candidat est présenté aux conseillers et le vote commence à 12 h. 55. Quelques membres du parti Rader quittent à ce moment l’enceinte, mais la plupart des élus de ce parti participeront au vote. A 15 h. 48, le ministre de l’intérieur donne les résultats du vote :

Sur 3.126 bourgmestres et conseillers que compte le Rwanda, 2.873 ont participé au vote, soit 91,9 %.

Dominique Mbonyumutwa a obtenu 2.391 voix, M. Joseph Gitera 433 voix, M. Laurent Munyankuge 7 voix, M. Augustin Rugiramasasu 6 voix ; il y eut 36 bulletins nuls; M. Dominique Mbonyumutwa, annonce le ministre de l’intérieur, est donc élu président de la république du Rwanda, ayant obtenu 83,2 % des suffrages exprimés, contre 15 % à M. Joseph Gitera.

Immédiatement après l’annonce de ces résultats, M. Jean-Baptiste Rwasibo déclare que les bourgmestres et conseillers vont procéder à l’élection des membres de l’assemblée législative du Rwanda. Le vote se fera par territoire et les sièges, quarante et quatre au total, seront attribués de la façon suivante : 8 à Astrida; 5 à Ruhengeri et Kigali; 4 à Gitarama, Nyanza, Kibungu, Byumba et Kisenyi ; 3 à Kibuye et Shangugu.

Le vote donne quarante sièges au Parmehutu qui remporte tous les sièges dans neuf des dix territoires ; dans le territoire d’Astrida, quatre sièges vont au Parmehutu et quatre à l’Aprosoma. Les candidats de l’Apadec, de l’Aredetwa et du Rader, ces derniers se présentant comme individuels, n’ont obtenu aucun siège.

Dominique Mbonyumutwa désigne alors M. Grégoire Kayibanda comme formateur du gouvernement. Pendant que celui-ci consulte certaines notabilités, l’assemblée législative qui vient d’être élue se réunit pour élire son président et son vice-président. M. Joseph Gitera est élu président sur proposition du parti Parmehutu, tandis que M. Lazare Mpakanye l’emporte sur M. Aloys Munyangaju pour la vice-présidence.

Peu après 19 h. 30, M. Grégoire Kayibanda annonce la formation d’un gouvernement composé comme suit :

Premier Ministre et Enseignement : M. Grégoire Kayibanda, avec M. Otto Rusingizandekwe comme secrétaire d’état.

Intérieur : M. Jean-Baptiste Rwasibo.

Agriculture : M. Balthazar Bicamumpaka.

Affaires sociales et réfugiés : M. Jacques Hakizumwami.

Affaires Techniques : M. Théodore Sindikubgabo.

Affaires Economiques : M. Callixte Habamenshi.

Finances : M. Gaspard Cyimana.

Justice : M. Anastase Makuza.

 

Affaires Extérieures : MM. Aloys Munyangaju et Germain Gasingwa.

Défense Nationale : M. Isidore Sebazungu.

  1. Dominique Mbonyumutwa annonce ensuite la création d’une Cour suprême composée de MM. Isidore Nzeyimana, président, Daniel Shamukiga, Claver Ndahayo, Narcisse Sekerere et Franciscus Ackerman.

Il énonce enfin les grands principes qui guideront le nouvel état rwandais. Les voici :

  1. Le Rwanda est une république démocratique et souveraine.
  2. La nationalité rwandaise sera définie par la loi.
  3. Le Rwanda est divisé en dix préfectures divisées en communes.
  4. Le Rwanda reconnaît les institutions suivantes : un président de la république, un gouvernement, une assemblée législative et une cour suprême.
  5. Tous les citoyens du Rwanda sont égaux devant la loi, sans distinction de couleur, de race ou de religion.
  6. Tous les banyarwanda sans distinction ont accès aux écoles; mais pourront être fermées ou réquisitionnées les écoles dont le pourcentage de fréquentation ne répondrait pas à la répartition ethnique de la population.
  7. Le Rwanda reconnaît la tutelle provisoire de l’organisation des Nations Unies et la Belgique comme puissance administrante.
  8. Les décisions concernant l’indépendance devront être prises et soumises à l’assemblée législative et à la Cour suprême.

Le président élu, M. Dominique Mbonyumutwa, termina en déclarant que ces mesures entraient en vigueur le 28 janvier 1961 et que la date du 28 janvier devenait la fête nationale du Rwanda. Il annonça que le lundi 30 janvier 1961 serait jour de congé pour tous les travailleurs du Rwanda.

La journée se termina par une allocution de M. Grégoire Kayibanda qui annonça qu’en date du 25 janvier le gouvernement belge avait accordé l’autonomie au Rwanda. Il prédit des jours difficiles pour les habitants de ce pays à qui il souhaite cependant paix et prospérité.

La réunion se termina vers 21 heures.