INVENTAIRE DE LA DOCUMENTATION

1° Introduction.

Nous en arrivons à l’étude de l’Histoire des Poèmes Dynastiques, en suivant l’ordre chronologique de leur composition. Le caractère « chronologique » de cette liste doit évidemment s’entendre avec les nuances nécessaires : c’est à proprement parler le «groupement » des morceaux règne par règne, ce qui est relativement facile. On peut avancer d’un pas et les grouper époque par époque, à l’intérieur de certains règnes, mais cela n’est pas si aisé. Il n’est donc pas possible d’établir, pour l’ensemble des Poèmes, une liste rigoureusement chrono-logique.
Deux moyens, l’un externe et l’autre mixte, servent à déterminer et à contrôler le classement des Poèmes, au point de vue qui nous occupe. Le moyen externe consiste dans les traditions orales transmises par les Rhapsodes, grâce auxquels sont connus les circonstances, les motifs et le règne de la composition, ainsi que le nom de l’auteur de tel morceau donné. Le moyen mixte, c’est-à dire interne et externe à la fois, est constitué par les données intrinsèques des Poèmes, qui, par leurs allusions implicites ou explicites, s’accordent avec les traditions que débitent les Mémorialistes de la Cour. De la sorte on arrive à fixer l’époque de la composition des Poèmes, grâce à cette concordance du contenu avec le témoignage externe des conteurs « historiens ».

L’usage des deux critères peut assez souvent se compléter d’une façon opportune. Il arrive, en effet, que tel Rhapsode, peu familiarisé avec les traditions ayant trait à l’Histoire, se trompe de règnes et classe faussement la composition de tel ou tel morceau. Pareils anachronismes sont aisément redressés dès la lecture du Poème, dont le contenu étale les circonstances qui en ont entouré la composition. Par contre, certains Poèmes ne renferment aucun point de repère pouvant laisser con-trôler les données traditionnelles avancées par les décla-mateurs. Dans ce cas, le morceau reste classé sous le règne que lui a assigné le Rhapsode. Toutes les remarques que voilà ont été exposées ailleurs également, mais sous un autre angle de la question. (Chap. I, A, 130).

2° Les Poèmes Dynastiques sous Ruganzu II Ndoli.

La forme actuelle des Poèmes Dynastiques, avons-nous vu, date du règne de Ruganzu II Ndo1i. Le premier Poème connu est intitulé :
1. Le jour où elle devint la racine de tous les Peuples.
Umunsi ameza imilyango yose.
C’est un Poème à impakanizi, fragmentaire, de 50 vers, composé par Nyirarumaga, Reine Mère adoptive (D’après la nomenclature du Poème Généalogique de la Dynastie (que nous avons publié dans Inganji Karinga, I, p. 91 à 97), le clan des Basinga (ayant le milan pour totem) a fourni 9 Reines Mères sur les 12 premières de la Lignée. Mais le plus grand représentant de ce clan sous le règne de Ruganzu I Bwirnba, refusa de se livrer à une mort volontaire en qualité de Libérateur-défensif contre le Gisaka. Le Roi dut se livrer lui-même à la mort, non sans avoir décrété que les Basinga ne donneraient plus jamais de Reine Mère au Pays. En prenant une Reine Mère adoptive de ce clan, Ruganzu II ne contrevenait en rien aux dispositions de son homonyme de l’ascendance. Il voulait récompenser cette femme de lui avoir sauvé la vie, en déroutant les ennemis du nouveau monarque qui le poursuivaient. Il n’alla cependant pas jusqu’à abolir l’interdit de son ancêtre dont le clan des Basinga reste toujours frappé). Elle rappelle le temps où son clan avait concouru à la formation initiale de la Dynastie des Banyigmya, en la personne de Nyamususa, épouse de Gihanga, le fondateur de la lignée. Elle fut mère des princes Kanyarwanda I Gahima I, Kanyabugesera I Mugondo, et Kanyandorwa I Sabugabo, que leur père intronisa Rois respectivement du Rwanda, du Bugesera et du Ndorwa, dont ils fondèrent les trois Dynasties. Leur mère avait ainsi donné naissance à des peuples puissants, annexeurs des pays d’alentour, et voilà la signification de l’en-tête du morceau.
Ce poème à impakanizi n’est plus qu’a l’état de fragment, avec les paragraphes des Rois Ruganzu I, Cyilima I, et Mibambwe I. Le dernier Aède qui le connaissait en entier, le fameux Nyilimigabo, fut tué dans le Bunyabungo en 1881. Les 50 vers que son fils Nyagatoma avait retenus n’en représenteraient que la moitié.

2. Lorsque dévala aux abreuvoirs l’altéré de Gitarama.
Aho ishokeye inshotsi ya Gitarama.
Poème à ibyanzu de 112 vers, composé par la même Nyirarumaga, et consacré à célébrer la glorieuse mort de Ndahiro II Cyamatare. Dévaler aux abreuvoirs signifie, en langage de Cour, « accepter la mort en libérateur du Royaume ». Le Roi Ndahiro II, « altéré » de la soif patriotique, brûlait de sacrifier sa vie pour sauver son pays. La bataille eut lieu à Gitarama, localité du Bugamba, dans la province actuelle du Cyingogo. Voilà les éléments ayant servi à composer l’en-tête du morceau.
C’est en 1942 que le texte complet en fut dicté par le Rhapsode du nom de Kanyabutega, alors domicilié à Musenyi, sous-chefferie de la Province du Marangara, Territoire de Nyanza. Avec le Roi « Libérateur », le Poème célèbre ses fidèles serviteurs, exécuteurs de son testament, qui secondèrent ensuite Ruganzu II Ndoli, lorsqu’il lui fallut briser l’opposition suscitée par les meurtriers de son père. Le morceau aurait été une source inappréciable de renseignements historiques, si les noms propres qu’il contient avaient pu être identifiés. Le déclamateur a avoué son ignorance au sujet des personnes citées, sous forme de « figures », dans le morceau.

3° Les Poèmes Dynastiques sous Kigeli II Nyamuheshera heshera.

Du règne de Kigeli II, il ne reste plus que trois fragments de Poèmes jadis fameux. Depuis la mort de Ruzage, sous Yuhi V Musinga, le texte de ces précieux morceaux ne peut plus être retrouvé en entier.
Leur auteur, du nom de Muguta, descendait de Mibambwe I, par Gatambira, (celui-ci ancêtre éponyme de la famille dite Abenegatambira). Les détails connus sur la vie de l’Aède, membre de la noblesse, se rattachent à l’Histoire de ces nombreux Poèmes que nous allons étudier et dont le premier est intitulé :

3. Que je contredise les accusations.
Nkure ibirego.
C’est un Poème fragmentaire de 59 vers, reconstitués d’après les dictées partielles de Nyecura, de Karera, et de Sekarama. Le morceau dans son état actuel, ne laisse pas voir en quelle espèce de Poèmes le classer. Il fut composé dans les circonstances que voici :
A la mort de Mutara I, l’Aède ne se hâta pas d’accourir à la capitale pour prendre part au deuil et assister à l’intronisation du nouveau Roi, comme l’exigeait sa situation sociale. Ses ennemis en profitèrent pour l’accuser d’être opposé à la désignation de Nyamuheshera ; son éloignement de la Cour aurait été dicté par ce sentiment de dépit. Le grand Vassal piqué au vif par de telles allégations et craignant encore davantage pour sa vie et ses biens, passe à l’attaque. Il affirme au Roi que son absence de la Cour en pareilles circonstances, provenait du fait qu’il avait mis du temps à se consoler de la mort de son maître bien-aimé. Il accuse à son tour ses calomniateurs de n’avoir pas aimé Mutara I d’un amour sincère ; ils avaient chichement pleuré, pour avoir le temps d’attaquer la réputation des vrais fidèles de la Dynastie, inconsolables de la perte subie par le pays.

4. 0 Lune qui amènes les cris de joie !
Ye kwezi kwimilije impundu imbere.
Poème fragmentaire de 21 vers, par le même Aède. C’est une explosion de joie : Muguta y déclare que le Roi vient de le tirer d’une situation désespérée. Il n’est pas possible de savoir à quel événement il fait allusion. On peut supposer deux choses : ou bien il remercie le Roi du verdict favorable rendu au sujet du litige dont traite le Poème précédent ; ou bien l’Aède avait déjà commencé la composition du morceau en apprenant la mort du Roi, pour se présenter à la Cour avec le Poème que voici. Ces explosions de joie auraient donc pour objet la fin du « veuvage du Rwanda ». Le nouveau Souverain était comparable à la nouvelle Lune, dont la marche s’ouvrait par un « groupe compact de cris de joie » (sens littéral de l’en-tête en notre langue) Conduit à l’instar d’un troupeau.

5. 0 Délice des Nobles !
Kanyura-mpfura !
Poème fragmentaire de 21 vers, du même compositeur. Ici encore l’état actuel du morceau ne permet pas de déterminer les circonstances de sa composition. Les vers recueillis sont, comme pour le poème précédent, une série de louanges exclamatoires sans plus.