{:fr}Organisation Politique Avant  L’Expansion Tutsi

Plusieurs siècles ont été nécessaires à la dynastie éthiopide pour établir son autorité sur le Rwanda. Il semble que les populations qui ont été progressivement incorporées dans l’état rwandais vivaient sous trois types d’organisation politique. Au Rwanda oriental, des familles tuutsi-hima et hinda avaient créé de petits états inféodés comme le Mubari, le Gisaka;,le Bugesera et plus au nord le Nordwa-Mpororo. La famille régnante du Rwanda a dû s’affranchir du Bugesera qu’elle a conquis plus tard avec les autres petits royaumes. Dans l’autre partie du Rwanda actuel, les Tuutsi conquérants eurent à faire soit à des lignages autonomes sous l’autorité d’un chef (comme au Kibari, au Bugarura, Buberuka et surtout au Mulera) dont les fonctions ont été décrites dans le chapitre précédent, soit à des patriarches-devins qui gouvernaient un petit territoire. Ces derniers portaient le titre de muhinza qu’on pourrait traduire par « patriarche éminent » (comme au Budaha, Buhoma, Bukonya, Bushiru, Bwishaza, Kingogo, Marangara, Nduga) ou le titre de roi (umwami) (comme au Busozo et au Bukunzi). Au fur et à mesure que la conquête tuutsi avançait, le mot Muhinza commença à signifier « usurpateur » ou « rebelle ». Le Muhinzaétait une autorité à l’image des occupations économiques de son peuple: il était le suprême agriculteur. On lui attribuait des pouvoirs magiques en tant que faiseur de pluie et préservateur des récoltes. On peut admettre qu’il ait été un puissant chef de lignage que les autres groupes de parenté de sa région reconnaissaient comme éminent. Sa charge, comme celle du roi du Busozo, était héréditaire. Les relations du roi du Busozo avec ses sujets étaient réglées par un cérémonial complexe. Il ne pouvait leur parler que caché. Sa puissance étant considérée comme d’origine divine et avait un emblème sacré, le tambour royal. Le roi devait observer de multiples interdictions dont la transgression aurait pu nuire à sa pureté rituelle. Ces observances lui étaient imposées jusqu’au moment où il était sûr d’avoir un héritier qui, à son tour, y était assujetti. Pendant la minorité de ce dernier, la reine-mère gouvernait.

Les dernières traces des organisations politiques pré-tuutsi n’avaient pas disparu au début du XXe siècle. A plusieurs endroits, particulièrement au Bushiru, Buhoma et Kingogo, il y avait encore des Bahinza. Le dernier roi du Bukunzi est mort en 1925, le dernier roi du Busozo en 1926. Au nord et au nord-ouest, les lignages hutu indépendants se laissèrent difficilement entamer par le gouvernement central.

La littérature ethnographique s’est intéressée davantage à la description du caractère magique de l’autorité des Bahinzaet du roi du Busozo qu’au fonctionnement de leur administration qui ne nous est point connue.

Dans la forme qu’elle avait acquise vers la fin du XIXe siècle, l’organisation politique du royaume rwandais datait, semble-t-il, du règne de Yuhi IV Gahindiro qui avait réorganisé les structures existantes en son temps. Elle était donc relativement récente. En principe, elle s’étendait à toutes les régions du Rwanda actuel mais son fonctionnement n’était point assuré au même degré dans tout le pays. L’organisation politique comprenait les hiérarchies administrative et militaire ainsi que la structure de clientèle. Cette dernière n’était pas purement politique mais elle interférait souvent avec les deux autres hiérarchies, leur conférait son type féodal de relations humaines et était le facteur principal qui assurait à la caste tuutsi la position dominante qu’elle occupait dans les structures proprement politiques.

  1. – Administration. Divisions territoriales.

Le Rwanda était divisé en quelque 80 provinces ou districts administratifs dont les limites étaient relativement instables et qui pouvaient être désignés par plusieurs termes. Le district comprenait un certain nombre de collines administratives. Dans chaque district il y avait en principe une résidence où le roi venait séjourner de temps en temps; en fait, les résidences royales se trouvaient presque toutes au Rwanda central. Elles étaient gérées par une épouse ou une concubine du roi qui était chargée de recevoir les taxes collectées par les fonctionnaires administratifs et de les transmettre à la cour. Les résidences royales faisaient donc fonction de chefs-lieux de district; leur répartition reflétait assez fidèlement le degré d’intégration des différentes régions dans la structure administrative.

Certaines parties du royaume n’étaient pas incorporées dans la subdivision territoriale susdite. Au sud et à l’ouest, les zones frontalières étaient constituées en marches et administrées par des chefs militaires; elles portaient fréquemment le nom de l’armée qui y campait ou qui y recrutait ses membres. Les localités où les résidences royales étaient établies n’étaient pas intégrées administrativement dans les districts dont elles constituaient cependant les chefs-lieux. Si une épouse du roi gérait une résidence royale, soit personnellement soit par l’intermédiaire d’un favori, la localité était un fief de reine et ne dépendait pas des fonctionnaires administratifs du district. D’autre part, une résidence royale administrée par une concubine du roi était un fief réservé, appelé Ingarigari et placé sous le contrôle direct du roi. Celui-ci avait soin de constituer dans chaque district des fiefs dont il investissait ses intimes favoris qui n’avaient de compte à rendre qu’au roi. Les hauts dignitaires de la catégorie des gardiens des traditions dynastiques (abiru) disposaient de fiefs enclavés indépendants des fonctionnaires administratifs. Finalement, les collines où se trouvaient les cimetières royaux étaient soustraites à l’administration locale.

 Multiplicité des fonctionnaires.

Plusieurs districts administratifs étaient commandés par un grand chef qui était un client direct du roi et qui résidait le plus souvent à la cour. En principe, l’administration d’un district était confiée à deux fonctionnaires indépendants l’un de d’autre: le chef du sol (-nyabutaka) s’occupait des redevances agricoles et agissait comme juge dans les différends qui opposaient des Hutu en des matières de droit foncier; le chef du bétail (-nyamukenke) s’occupait des taxes dues par les pasteur mais n’avait aucune capacité judiciaire, les litiges concernant les affaires pastorales étant de la compétence du chef d’armée. Le roi nommait ces fonctionnaires et pouvait les révoquer à tout moment. La dualité des chefs administratifs et la limitation de leurs compétences accroissaient le contrôle que le roi avait sur ses subordonnés et étaient des moyens d’empêcher qu’un chef ne devînt trop indépendant. Toutefois, il y avait des cas où un seul homme, par exemple un fils du roi, cumulait les charges de chef du sol et du bétail, de chef du bétail et de chef d’armée ou les trois charges. De tels cumuls ont été bien plus fréquents qu’on ne l’a cru jusqu’ici. A l’échelon de la colline administrative, les chefs du sol et du bétail n’avaient qu’un seul subordonné, le chef de colline ou sous-chef, lien politique entre les habitants d’une colline appartenant à des lignages différents. Dans les régions septentrionales, la fonction de sous-chef était très souvent assumée par le chef du lignage. Le gouvernement central n’y était représenté que par un seul dignitaire qui venait, avec plus ou moins de régularité et de courage, réclamer les redevances aux chefs le lignage.

Les résidences royales et les sous-chefs qui administraient, à l’intérieur d’un district, les collines relevant directement de la cour étaient pour le roi des moyens de contrôler les grands fonctionnaires.

Tous les chefs et sous-chefs avaient le droit de coercition physique et pouvaient réprimer les délits.

 Redevances.

 La principale fonction de la structure administrative était fiscale. Par l’intermédiaire des chefs de colline, les chefs du sol et du bétail recevaient les taxes de la population soumise à leur autorité. Le chef du sol devait envoyer régulièrement un certain nombre de travailleurs hutu à la résidence de son district; il avait le droit d’en faire travailler d’autres pour lui. La redevance en travail était réclamée à chaque famille (urugo) individuellement tandis que les redevances en vivres étaient exigées de chaque groupe inzu hutu. A l’époque. de la récolte, celui-ci était tenu à l’impôt d’une certaine quantité de pois, haricots, sorgho et régimes de bananes. Le chef de colline et le chef du sol avaient chacun droit à environ un tiers des taxes collectées. Le restant était envoyé à la résidence royale. Le chef du bétail devait y envoyer du lait frais; certains pasteurs pouvaient être désignés pour fournir, pour leur usage personnel, du lait au chef de colline et au chef du bétail.

Il ne faudrait pas exagérer la mesure dans laquelle la quantité des redevances était juridiquement fixée. Les chefs devaient rivaliser de zèle pour envoyer les redevances au roi; celles-ci revêtaient le caractère d’impôts mais aussi de cadeaux. Les cadeaux devaient être suffisamment importants pour que le roi eût une bonne opinion du chef, mais ce dernier ne pouvait pas écraser la population sous le poids de ses exigences. La manière de répondre à ces deux impératifs était laissée à l’initiative du chef.

Le tiers environ, semble-t-il, du travail d’un homme était destiné à entretenir les bénéficiaires du système fiscal qu’étaient le roi, ses épouses, ses favoris et les chefs administratifs. Ces derniers appartenaient presque tous à la caste tuutsi. Le chef du sol pouvait être hutu mais il ne semble pas que cela ait été très souvent le cas. Un Twa pouvait être chef de colline mais l’accession à des dignités supérieures lui était interdite à moins qu’il n’appartînt à une famille anoblie depuis quelques générations. Il était alors considéré comme un Tuutsi.

  1. – Structure militaire. Composition d’une armée.

Tous les hommes rwandais appartenaient à une armée (ingabo) et étaient soumis à l’autorité d’un chef militaire nommé par le roi et qui était fréquemment un grand chef. Au commencement de chaque règne, une nouvelle armée était formée. A cet effet, le roi ordonnait à ses clients tuutsi de lui amener leurs fils qui n’étaient pas encore membres d’une armée existante. Deux cents à deux cent cinquante de ces jeunes gens constituaient une compagnie. Au cours du règne, quatre ou cinq autres compagnies étaient recrutées de la même manière. L’armée ainsi constituée portait le nom de la première compagnie. Les recrues tuutsi, appelées intore, recevaient à la cour un entraînement sportif et militaire prolongé et développaient l’art de la danse, de la conversation subtile, de la controverse, de la déclamation et composition littéraire. Leur socialisation était couronnée par l’acquisition des qualités morales que la caste supérieure considérait comme idéales: le courage militaire, la fidélité au roi, au seigneur et au chef, et la maîtrise de soi.

Ces compagnies de combattants tuutsi formaient le noyau de l’armée. Le chef d’armée incorporait ensuite sous son commandement des groupes (amazu) qui étaient, à cet effet, détachés d’armées déjà constituées; celles-ci continuaient d’exister après la formation de la nouvelle.

Une armée était donc composée de quelques centaines d’intore qui y entraient à titre individuel et, d’un grand nombre de « maisons ». C’est par l’intermédiaire de ce groupe de parenté que la majorité des Rwandais étaient incorporés dans la structure militaire. Les descendants des intore appartiendraient également à l’armée de leurs pères. Au sein de l’armée, le groupe d’inzu était placé sous le commandement de son chef. Les autorités militaires avaient le droit de contrainte physique.

Sections et bétail de l’armée.

Chaque armée comprenait en principe une section de combattants et une section de pasteurs. La section des combattants était constituée des intore qui avaient reçu une instruction militaire et de leurs dépendants personnels qui faisaient la guerre en compagnie de leurs maîtres dont ils formaient la garde. Sauf en ce qui concerne ces derniers, la section combattante n’était ouverte qu’aux Tuutsi, caste guerrière, seule détentrice de l’organisation de la force physique. Quand des Hutu participaient aux campagnes militaires, c’était en tant que porteurs qui, arrivés en territoire ennemi, devaient se changer en pillards. L’organisation militaire de la caste tuutsi avait un but nettement agressif et expansionniste.

Le cantonnement de l’armée dans les marches, le choix d’un chef d’expédition (qui ne devait pas être un spécialiste militaire), les expéditions militaires elles-mêmes, le cérémonial qui devait être observé à la cour pendant la guerre, la fin des hostilités, les récompenses à accorder aux guerriers méritoires faisaient l’objet de nombreuses dispositions dont certaines relevaient du code ésotérique de la dynastie.

La section des pasteurs comprenait les membres d’une armée qui étaient affectés au soin des troupeaux rattachés à l’armée. L’ensemble de ces troupeaux a été appelé « armée bovine ». Cinq catégories de vaches faisaient partie d’une armée déterminée: ‘les troupeaux de vaches nyaamboou d’autres vaches que le roi confiait à l’armée pour que celle-ci s’en occupât; les vaches du chef d’armée dont les pasteurs prenaient soin également; les vaches que les pasteurs avaient acquises d’une autre manière qu’à titre de client (par exemple par un don, par le travail des champs, comme prix ou contreprestation de mariage) et qui étaient appelées « vaches du roi »; les vaches qu’on possédait à titre de client appartenaient à l’armée du seigneur pastoral; enfin, les vaches des combattants quoique celles-ci ne fussent pas soumises à toutes les taxes sur le bétail qui étaient dues par les pasteurs.

Ainsi, toutes les vaches que les Rwandais possédaient, à quelque titre que ce fût, étaient liées à une armée déterminée. Cette situation donnait au roi le moyen d’exercer le droit éminent qu’il avait sur tout le gros bétail du pays.

Redevances.

Les enclos des résidences royales étaient entretenus par l’armée, tant par la section des combattants que par celle des pasteurs. Les groupes inzu de la section des pasteurs étaient obligés d’envoyer à la cour des vaches qui donneraient du lait frais à la famille royale; ils devaient en outre envoyer quotidiennement des jarres de lait au roi et de temps en temps des bêtes de boucherie et des taureaux destinés à la divination.

A son avènement, le roi faisait recenser le bétail de toutes les armées. Il se réservait une certaine proportion des vaches qui défilaient devant lui ou ses fonctionnaires. Toute « maison » possédant du bétail devait à cette occasion donner au souverain une vache en cadeau d’hommage (indabukirano). Les vaches qui faisaient partie du butin militaire étaient propriété royale mais les chefs d’armées pouvaient en prélever une partie. Lors de sa nomination, le chef d’armée était autorisé à faire dénombrer le bétail de son armée et à conserver une portion des vaches qui lui étaient présentées si toutefois un certain temps s’était écoulé depuis le dernier recensement (umurundo). Les chefs de « maison » devaient lui offrir une vache d’hommage. Les Hutu et les Twa qui ne possédaient pas de gros bétail pouvaient satisfaire à toutes ces obligations en donnant des produits agricoles ou de poterie, de vannerie, de chasse, des objets forgés ou du miel.

La structure militaire constituait un second canal par lequel passaient les redevances en travail et en biens de consommation dont le roi et sa famille étaient bénéficiaires. L’étroite relation qui existait entre les armées et le gros bétail permettait en outre au roi et aux chefs militaires tuutsi de contrôler et de redistribuer comme ils l’entendaient les symboles de prestige et les instruments de pouvoir qu’étaient les vaches. Les prélèvements de bétail lors des recensements, les cadeaux d’hommage des membres de l’armée et le bétail du butin militaire procuraient au roi et aux chefs d’armée des moyens considérables d’accroître le nombre de clients qui leur étaient personnellement dévoués.

L’armée et la justice.

En tant que membre d’une armée, tout homme rwandais était considéré comme un dépendant direct du roi. Assisté de son chef d’armée, il pouvait en appeler au tribunal du roi lorsqu’il n’avait pas obtenu justice au tribunal du chef administratif ou de son chef d’armée lui-même. Il était également autorisé à recourir directement au roi. Mettre un obstacle au recours à l’autorité suprême était un délit punissable de la peine capitale.

Le chef d’armée était l’avocat attitré des membres de son armée. Sa protection ne se limitait pas à des cas bien définis. Très souvent, le chef d’armée devenait aussi le seigneur pastoral de ses sujets et, en cette qualité, leur accordait aide et protection. Même indépendamment de cela, il était le protecteur de ses subordonnés. Il semble qu’il veillait à ce que ceux-ci ne fussent pas vexés outre mesure par les fonctionnaires administratifs. II pouvait retirer un sujet des mains d’un fonctionnaire qui l’avait arrêté. Son assistance en des matières judiciaires était la plus importante. Le chef d’armée faisait valoir son influence auprès du chef du sol lorsque celui-ci devait juger un membre de l’armée. Dans les contestations entre les membres d’armées différentes, les chefs d’armée intéressés trouvaient un compromis. Le chef militaire siégeait lui-même comme juge dans tous les différends en droit pastoral.

La protection du chef d’armée dépendait de la loyauté et de la soumission respectueuse de ses sujets, attitudes dont il était le seul arbitre. Toutefois, le chef ne pouvait pas, en théorie, refuser arbitrairement sa justice et son aide. En effet, les sujets pouvaient recourir directement au roi pour exposer leurs plaintes. Ils avaient même de droit de réclamer la révocation d’un chef d’armée, Par conséquent, celui-ci devait veiller à sauvegarder sa popularité parmi les membres de son armée. Par le recours direct à l’autorité suprême, le roi pouvait contrôler de près les chefs d’armée qu’il avait nommés.

III. – Structure de clientèle.

Les personnes en relation.

L’institution de clientèle (ubuhake) était en étroite corrélation avec la distinction juridique entre la nue-propriété et l’usufruit du gros bétail. Lorsqu’une personne de rang inférieur dans la hiérarchie de la richesse en bétail désirait participer (ou participer davantage) au prestige que conférait la possession bovine, elle allait offrir ses services à une personne de rang plus élevé. Si cet homme était disposé à accepter le demandeur comme client (umugaragu), il lui confiait une ou plusieurs vaches et devenait ainsi son seigneur (shebuja, forme de la 3e personne, « son seigneur »). Le client avait le droit d’usufruit du bétail; le seigneur conservait le droit de nue-propriété des vaches qu’il avait confiées à son client.

Les clients devaient rendre à leur seigneur tous les services qui leur étaient demandés. S’ils étaient hutu, ils faisaient des travaux agricoles dans les champs du seigneur, réparaient ses huttes et ses kraals, le portaient en litière lorsqu’il allait en voyage, le veillaient la nuit et lui apportaient des vivres. Un client tuutsi accompagnait son seigneur dans ses déplacements et le conseillait dans ses intrigues politiques. Ce que le client attendait en retour n’était pas tellement l’avantage économique de posséder du bétail ou l’aide matérielle en cas de besoin. Pour les clients hutu, ces deux points étaient certes importants. Mais ils cherchaient surtout la protection et l’assistance du seigneur dans leurs procès qui faisaient moins triompher la juste cause que l’influence du seigneur le plus puissant. Les Tuutsi, aussi bien seigneurs que clients, cherchaient à étendre le réseau de leurs alliances politiques. Les obligations réciproques du client et du seigneur étaient en général assez vagues et la clientèle n’était pas à proprement parler un contrat.

En principe, la relation hake pouvait être terminée à l’initiative du client ou du seigneur, ou des deux à la fois. Les vaches sur lesquelles le seigneur possédait, le droit de nue-propriété devaient alors être restituées par le client. Mais l’inégalité initiale qui existait entre les personnes en relation apparaissait lorsqu’il s’agissait de terminer l’accord. La relation prenait presque toujours fin au détriment du client. Que l’initiative de la rupture ait été prise par le seigneur ou par lui-même, le client risquait de perdre des vaches dont il possédait lui-même la nue-propriété (vaches bata) à moins qu’il n’invoquât et obtînt l’aide d’un seigneur plus puissant ou de son chef d’armée.

L’accord haken’était pas terminé par la mort des personnes qui l’avaient conclu. Les obligations réciproques étaient héritées par les descendants masculins du seigneur et du client, mais le seigneur avait le droit de refuser un héritier de son client défunt.

Structure de clientèle et organisation politique.

 Devenir client n’était guère matière à option pour les Hutu qui occupaient une position inférieure dans la société à castes du Rwanda. Comme membres d’un groupe socialement faible, ils avaient besoin de la protection d’un seigneur de la caste supérieure qui pourrait les assister dans leurs procès et les protéger contre les exactions des gouvernants. La structure de clientèle leur permettait de participer quelque peu aux symboles de prestige de la caste tuutsi.

Les Twa, plus bas encore dans la hiérarchie sociale, ne faisaient toutefois pas partie, dans l’ensemble, de la structure de clientèle. Leurs occupations traditionnelles et pour une large part leur habitat se conciliaient difficilement avec un statut de client. Leur petit nombre leur permettait d’obtenir la protection désirée par la voie de leurs spécialisations. Les Twa hunyu n’éprouvaient guère le besoin d’être protégés. Si un Twa devenait client, il dépendait directement du roi même s’il avait reçu des vaches d’un chef ou d’un Tuutsi ordinaire. Entre les Twa et la dynastie, il existait une relation mystérieuse qui n’a pas été examinée jusqu’ici et en vertu de laquelle les Twa étaient toujours considérés comme des sujets immédiats du roi.

Tous les Tuutsi étaient liés par un accord de clientèle. Chaque Tuutsi était seigneur d’un Tuutsi moins important et client d’un Tuutsi plus puissant. Le roi seul n’était client de personne. Ces liens de fidélité personnelle et de protection mutuelle accroissaient l’unité et l’homogénéité de la caste dominante. La structure de clientèle offrait à celle-ci le moyen de soutenir un de ses membres qui risquait, en s’appauvrissant, de descendre trop bas dans la hiérarchie sociale. En recevant des vaches d’un seigneur tuutsi plus riche, le Tuutsi menacé pouvait se constituer une clientèle hutu et sauvegarder ainsi le prestige de la caste supérieure comme telle.

Enfin, la structure hake empêchait que la position privilégiée de la caste supérieure ne fût entamée par les membres d’une caste inférieure. Les Tuutsi conservaient toujours le contrôle ultime du bétail en n’accordant aux Hutu qu’une possession précaire d’usufruit:

La structure de clientèle a été interprétée comme une institution destinée à renforcer le groupe inzu du seigneur par des accords intelligemment conclus avec des « maisons » prudemment choisies.Il n’est point douteux qu’elle répondait à ce but à l’intérieur de la caste éthiopide elle-même qui offrait souvent l’image d’une jungle politique où les plus puissants menaçaient et annihilaient les plus faibles. Mais la signification de la structure de clientèle est plus fondamentale. Elle assurait à la caste supérieure les moyens de continuer à exercer sa domination sur la masse hutu par les structures de l’administration et de l’armée. Ces deux structures politiques et l’institution de clientèle étaient corrélatives. Les fonctions politiques aidaient les Tuutsi à accroître le nombre de leurs clients et la structure de clientèle leur permettait d’obtenir des fonctions politiques et de les conserver. Les relations entre le seigneur et le client constituaient un modèle pour les relations entre les gouvernants et leurs sujets, ce qui était particulièrement clair dans le cas du chef d’armée et de ses subordonnés. Nous avons vu aussi que la section combattante de l’armée était composée des fils de clients directs du roi et que les grands chefs étaient les garagu du monarque.

L’arrivée et la conquête des Tutsi avaient imposé aux Hutu une situation inférieure dans laquelle il devenait indispensable d’être protégé. Il n’est pas impossible que le besoin de protection ait créé l’organe: devenir client d’un seigneur était un moyen d’être couvert par son assistance et son aide. Mais la relation hakeétait fondamentalement ambivalente: c’était une institution par laquelle les Hutu étaient à la fois protégés et asservis à perpétuité par la caste dominante.

IV.Le gouvernement central.

Le Roi et la Reine-Mère.

Le roi (umwami) était le propriétaire éminent du sol, du bétail, des récoltes, même de ses sujets. En cette qualité, ses pouvoirs étaient en théorie illimités. Il était sacré (-mana) en ce sens qu’il était complètement soustrait à la sphère des profanes. Sa pureté rituelle faisait l’objet de nombreuses précautions. Comme Maana, le Sacré anthropomorphique, le roi était essentiellement bon, libéral et magnifique (nyagasani). Le roi n’était pas simplement une personne dans laquelle le Sacré se manifestait, il était considéré aussi comme étant d’origine céleste. L’idéologie l’élevait par conséquent au-dessus de la hiérarchie des castes: il n’était ni Tuutsi, ni Hutu, ni Twa. Dans le cycle de sa vie, de nombreux rites soulignaient qu’il était d’une autre nature que les hommes ordinaires. Il se fiançait et se mariait selon un rite particulier; la théorie attendait de lui qu’il mit fin à ses jours lorsque ses forces commençaient à l’abandonner. Son cadavre était momifié puis enterré dans un cimetière dont l’accès était strictement interdit. Des termes spéciaux désignaient ses activités comme le lever, le coucher, le boire, etc. Il devait observer de multiples interdictions dont la transgression aurait porté dommage au royaume entier.

Un tambour sacré, Karinga, était le symbole de la royauté. On le saluait comme le roi lui-même. D’autres tambours dynastiques lui « tenaient compagnie » dans une résidence où un feu sacré était entretenu. A différentes occasions, les tambours étaient aspergés avec le sang des taurillons de divination. Autour des tambours, on suspendait dans des sortes de coussinets les organes génitaux des rois et hinza tués par le roi.

 Les trois structures, administrative, militaire et de clientèle, convergeaient vers le roi et existaient à son profit. Son bien était le bien du royaume. Il nommait et révoquait les chefs comme il lui plaisait. Il pouvait changer les coutumes. En fait cependant, son pouvoir était moins autocratique que la théorie le ferait supposer. Le roi devait tenir compte des intérêts établis des lignages tuutsi importants ainsi que des suggestions de ses grands chefs qui étaient parfois consultés par lui. Un de ses chefs était appelé conseiller favori; il était une sorte de premier ministre. Il prenait des décisions importantes mais son office était plein de danger. C’était lui, et non pas le roi, qui était tenu responsable des mesures impopulaires. Le conseiller favori était régulièrement écarté lorsqu’un nouveau roi accédait au tambour. Le pouvoir d’innovation du roi était limité par les gardiens officiels de la tradition (abiru).

Le roi choisissait son successeur parmi ses fils. Il confiait le nom de l’élu à trois biru, appelés « abiru du grand secret ». L’avènement d’un nouveau roi provoquait souvent des désordres intérieurs, les autres fils du roi s’opposant fréquemment au candidat choisi.

Celui-ci devenait roi sous un des noms dynastiques dont la séquence était, depuis Mutara I, treizième prédécesseur de Kigeri V: Mutara (ou Cyirima), Kigeri, Mibambwe, Yuhi. Les noms Mutara (ou Cyirima) et Yuhi étaient portés par des rois « pacifiques »: ils ne pouvaient franchir la rivière Nyabarongo qui décrit une boucle autour des provinces centrales, sauf un Cyirima et un Mutara qui devaient la franchir une seule fois pour accomplir un rituel prescrit par le code iru. Les noms Kigeri et Mibambwe étaient portés par des rois «guerriers » pouvant circuler partout dans le royaume et à l’étranger.

Une reine-mère était associée aux prérogatives royales; c’était la propre mère du roi ou, si elle était morte, une femme qui était choisie selon le code iru. Les reines-mères portaient comme les rois des noms dynastiques. Elles n’avaient pas de fonctions définies mais pouvaient, lorsque le roi était empêché, accomplir certaines cérémonies. Souvent, c’étaient des intrigantes redoutables et cruelles.

Les gardiens des traditions dynastiques.

Certains hauts dignitaires, appelés abiru, avaient la charge de préserver et d’accomplir les rites qui intéressaient la dynastie et le royaume ainsi que de garder ou de produire les objets qui étaient nécessaires à l’accomplissement de ces rites. L’ensemble de leurs connaissances constituait un code qui était entouré du secret le plus strict. Même le roi ne pouvait pas connaître le texte intégral.

Les abiru formaient un groupe dans lequel chaque membre occupait un rang bien défini par rapport aux autres membres et dont le roi était le chef. Leur charge était récompensée par de nombreux privilèges. Elle était héréditaire en ce sens que les abiru transmettaient leurs connaissances à des membres de leur groupe de parenté. Mais le roi pouvait démettre un dignitaire peu sûr ou déloyal et créer de nouvelles fonctions. Il semble que jusqu’au règne de Yuhi IV Gahindiro les abiru étaient fort peu nombreux et que ce roi aurait décuplé leur nombre. Il y avait une dizaine de charges principales au début du XX e siècle.

Certains abiru, les plus importants, avaient le titre de roi et exerçaient leur fonction sous des noms dynastiques dont la succession était fixe. Trois dignitaires portaient le titre de « biru du grand secret »; c’est à eux seulement que le roi confiait le nom de son successeur. Leur importance était très grande si l’on considère que le candidat-roi ne savait pas lui-même qu’il avait été désigné par son père avant que les biru le lui apprennent, quatre jours après la mort du roi. Quatre biru seulement connaissaient le texte intégral du code secret ; les autres n’en savaient qu’une partie, selon les dispositions prises par le roi. Un dignitaire iru ne pouvait en aucun cas réciter un texte secret devant le roi s’il n’était pas accompagné d’un autre dignitaire.

En 1945, le code a été mis par écrit mais il n’a pas été publié jusqu’à présent. Nous savons toutefois qu’il comprend un texte officiel et des commentaires. Le texte officiel est composé de dix-huit poèmes, appelés « inzira»,et prescrit le rituel à suivre en diverses circonstances. Celles-ci se rapportent soit à des cérémonies dynastiques (installation d’un nouveau roi, entretien du feu sacré, rituel à observer à la cour en temps de guerre, rituel funéraire royal, soit à des cérémonies destinées à sauvegarder la prospérité économique du royaume (rites pour conjurer des maladies épidémiques du bétail, pour arrêter une période de grande sécheresse ou de pluies trop abondantes, rites pour la chasse, rituel des prémices). Il est probable que de nombreux rites de cette partie aient été repris à la culture des agriculteurs et aux hinza. L’institution des biru assurait la continuité de la tradition et empêchait le roi de faire des innovations trop poussées.

 

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