{:fr}La Délimitation Ouest Et Nord Du Nouveau Ruanda : Les Travaux D’Abornage

Tandis que les missionnaires, exploitant les forces morales et spirituelles de la nation, poursuivaient leur œuvre de lumière et de charité, les soldats et les administrateurs, conscients de leur empire sur la Cour et sur le peuple, assuraient l’ordre et la paix aux frontières et à l’intérieur, et par là créaient l’ambiance le plus favorable à l’action civilisatrice.

La tâche première s’imposant aux gouvernements coloniaux était de déterminer avec précision et définitivement les bornes des états limitrophes, de mettre un terme de la sorte aux compétitions internationales, génératrices de conflits. Le Ruanda confinant au Protectorat de l’Uganda et à l’Etat Indépendant du Congo, c’est avec les gouvernements de la reine Victoria et du roi Léopold II que les Allemands avaient à s’accorder.

On se souvient qu’en 1896 Congolais et Allemands s’étaient heurtés à Ishangi. Le 10 avril 1900 intervint une convention dite Hecq-Béthé du nom des deux officiers qui la signèrent, qui neutralisait provisoirement un « territoire contesté » à l’est du lac Kivu dans le Ruanda et l’Urundi. Chaque partie aurait le droit d’y établir un nombre égal de postes, mais la souveraineté y serait exercée par le seul Reich. En suite de quoi les Allemands s’établirent à Ishangi et les Congolais en face d’eux à Tshyangugu [Cyangugu, ndlr].

La solution de ces problèmes délicats était du ressort des chancelleries métropolitaines, disputant sur des levers topographiques précis et détaillés. Des commissions de délimitation furent donc envoyées d’Europe, belge, allemande, anglaise, au travail dès 1901. Le Ruanda reçut à cette occasion des hôtes, distingués, tels que, du côté des Allemands, le professeur d’astronomie Lamp, de l’Université de Kiel, qui mourut à la tâché et fut inhumé à Ishangi, le commandant Hermann et le lieutenant Fonck, spécialement chargé de la triangulation, et, du côté belge, le commandant Bastien, les lieutenants Mercier et von Stockhausen.

Un incident, provoqué par les Anglais de l’Uganda dans le Bufumbira et qui causa une vive alarme à l’Etat du Congo, passé à la condition de colonie belge dès 1908, eut sa répercussion au Ruanda. En juillet 1909 une troupe de réguliers britanniques avait poussé jusqu’au lac Kivu et son commandant avait requis les Belges d’évacuer leur poste de Rutshuru. En suite de quoi ces derniers, justement émus, massèrent des forces importantes entre le lac Mutanda et le pic de Muhabura, barrant le passage en prévision d’un nouveau raid. Britanniques et Belges se trouvèrent ainsi nez à nez pendant près d’Un an. Les Allemands, pour parer à toute éventualité, concentrèrent, eux aussi, des compagnies d’askaris au camp de Ruhengeri, créé tout exprès en arrière de la frontière, dont le colonel Johannès, chef des Troupes du Protectorat, prit en personne le commandement

On n’en vint pas aux mains, Dieu merci ! Tout finit par un arrangement amiable. Une conférence internationale, à la requête des Belges, s’ouvrit à Bruxelles, le 8 février 1910, réunissant les délégués des trois états intéressés, présidée par le chef du gouvernement du pays, M. Schollaert. L’Allemagne y fut représentée par le gouverneur Ebermeyer et deux diplomates. En ce qui concernait le territoire contesté, l’exemplaire français de la carte de 1885 fut accepté de part et d’autre comme base de l’arrangement. La frontière Congo-Ostafrika fut arrêtée comme suit : le cours de la Rusizi, une ligne traversant le lac Kivu en laissant la grande île d’Idjwi à la Belgique et aboutissant à la rive nord du lac, à l’est du poste belge de Ngoma, de ce point une ligne passant par le mont Karisimbi, atteignant le pic de Sabyinyo, qui devint ainsi le point de rencontre des frontières allemande, anglaise et belge.

L’Allemagne profita de la Conférence pour arrêter également avec l’Angleterre ses frontières limitrophes entre le pic Sabyinyo et le lac Victoria, frontière qui n’avait été fixée qu’astronomiquement le premier juillet 1890. Des précisions d’abornage sur la ligne des Birunga furent fournies par la commission tripartite, qui fut à pied d’œuvre dès novembre 1911.

De ces accords le Ruanda sortait meurtri et mutilé, moins cependant qu’on n’aurait pu le craindre à considérer les revendications congolaises. Il était amputé de plusieurs cantons où l’on parlait le kinyarwanda, le Bufumbira que prenait l’Angleterre, le Bwishya, le Gishari, que retenait la Belgique, ainsi que l’île d’Idjwi, pour l’acquisition de laquelle Rwabugiri avait combattu et qui était peuplée en partie de Banyarwanda. La cour de Nyanza, dont on n’avait pas pris l’avis, ne protesta pas ouvertement, que l’on sache, contre cette atteinte brutale aux droits historiques du mwami et à l’intégrité territoriale du royaume. On y garda néanmoins le souvenir cuisant des provinces perdues, et l’espoir de les recouvrer ne fut pas un des moindres motifs de l’attachement de Musinga à la cause des Allemands, qui lui en avaient promis la restitution, lorsqu’éclata la guerre aux colonies.La Politique Indigène Du Protectorat

 Dans cette affaire de l’abornage du Ruanda, les puissances intéressées ne s’étaient placées qu’au point de vue de leurs intérêts privés, s’attachant seulement aux frontières naturelles, montagnes, lacs, rivières, sans égard aux traits ethniques et linguistiques des populations, ni à leur passé historique.

 On peut estimer que l’Allemagne protectrice avait médiocrement rempli ses fonctions de curatelle vis-à-vis de son pupille. Elle fut plus exacte dans sa tâche de protection à l’intérieur du royaume. Ici là, besogne entière lui incombait Musinga, quoiqu’il eût les mains personnellement liées par ses interdits pseudo-religieux, — un Yuhine pouvant franchir les limites de s Mésopotamie faire campagne au – delà des rivières sans compromettre le sort du royaume, — avait la faculté de dépêcher un remplaçant à la tête de ses milices contre un ennemi éventuel. Mais la puissance protectrice s’était réservé l’usage de la force armée, sans pour autant s’interdire d’user des contingents indigènes, et surtout de réquisitionner des porteurs. Le palais serait défendu, mais en contrepartie il serait frustré du droit de se faire justice lui même

Sur ce terrain de la protection du mwami contre les insoumis et les rebelles de l’intérieur, la Résidence, fidèle, à ses engagements, renonça à diviser pour régner et travailla constamment à raffermir les autorités traditionnelles. Ainsi se comporta-t-elle dans l’affaire au Kisakaen1901. Cette province, ancien état indépendant, que le grand-père de Musinga Rwogera avait subjuguée et annexée au royaume, se soulevait alors, répondant à l’appel de l’héritier de ses princes nationaux, Rukara, et s’efforçait de recouvrer sa liberté perdue. Elle escomptait l’appui des dominateurs blancs, qui, justement à la même époque, soutenaient dans l’Urundi voisin contre le roi Kisabo les grands féodaux insurgés, chefs de province, Kilima et Maconsho. Mais la souveraineté du mwami n’avait jamais été aussi absolue dans l’Urundi qu’au Ruanda, ni la centralisation aussi avancée. La conjoncture était donc ici toute autre. Aussi le résident refusa-t-il à Rukara la qualité de protégé allemand qu’il sollicitait. Tout ce qu’il lui accorda, quand ses armes à feu eurent eu raison des arcs et des lances et qu’il se fut empare de sa personne, ce fut, de l’emmener enchaîné sous escorte à Usumbura et de l’arracher ainsi aux représailles féroces que l’ibwami n’eût pas manqué d’exercer sur lui, s’il l’avait abandonné à son arbitraire.

Au demeurant le contrôle sur les débordements dont la Cour était le théâtre fut nul jusqu’en 1908 les Bega, maîtres de céans, purent impunément la muer en un coupe-gorge et assouvir atrocement sur grands et petits leurs haines et leurs rancunes. Mais s’il leur arrivait de narguer la puissance protectrice et d’entreprendre sur les droits qu’elle s’était réservés, le châtiment ne se faisait pas attendre, quelque discrédit qui pût en rejaillir sur le mwami. En 1903, Mpumbika, chef dans le Kisaka, suspect d’intelligence avec l’insurgé Rukara, est convoqué à Nyanza. Sachant le sort qui lui est réservé il hésite à s’y rendre, mais cède aux instances du lieutenant von Grawert, qui lui délivre pour vaincre ses répugnances une lettre de sauvegarde et le fait accompagner par deux askaris. Arrivé à l’ibwami Mpumbika est aussitôt mis aux liens et ses trente porteurs sont inhumainement occis sous ses yeux. L’auteur de cette cruauté vaine est Ruhinankiko, qui exerce la régence de conserve avec son frère Kabale. Informé sans retard à Usumbura, le résident, capitaine von Béringé, commissionne d’urgence le lieutenant von Parish pour enquêter sur place et juger sans appel. L’officier, sa conviction faite, ordonne l’élargissement du prisonnier, déclare le mwami responsable et lui inflige une amende de quarante bovins. Mpumbika, tremblant pour son avenir, implore en vain la grâce du condamné. « Je ne me laissai pas fléchir, raconta aussitôt après von Parish aux Pères d’Isavi et je dictai l’amende à fournir par le roi. » Cette punition devait servir de leçon et d’exemple. Le despotisme royal était bridé. Un grand, menacé dans ses biens ou sa vie, savait qu’il y avait pour lui un recours possible à la Résidence.

Défendu mais tenu en lisière, Musinga, conseillé sans doute par son oncle, se laissa apprivoiser, voire domestiquer, par l’officier résident. Celui-ci faisait de vrais séjours à Nyanza. Quand il y arrivait, ce n’était pas lui, c’était Musinga, qui se portait à sa rencontre, qui lui envoyait aussitôt du bois de chauffage et des vivres. S’il s’agissait de se prononcer sur une concession de terre à un européen, jugée par lui opportune, le résident, nous l’avons vu, laissait au mwami la faculté de consigner certaines localités ou provinces. De son côté, Musinga tenait parfois sa décision en suspens jusqu’à ce qu’il en eût conféré avec son tuteur. Des rapports d’amicale confiance s’établissaient ainsi entre ce grand dadais myope et influençable, et l’officier, qui, parfois, tel Wintgens, faisait figure de pygmée à ses côtés.

La tactique du résident consistait à combler le mwami de prévenances pour l’avoir mieux dans sa main, à lui prodiguer les honneurs pour masquer la confiscation de ses pouvoirs souverains, à le rehausser en toute circonstance aux yeux de ses sujets pour avoir par lui plus de prise sur eux.

Ainsi, lorsque en 1907 le duc Adolphe Frédéric de Mecklembourg, accompagné d’une pléiade d’intellectuels qualifiés, vint au Ruanda pour un voyage d’exploration, voulut-il que sa première visite fût pour le maître historique du pays. Cette visite, en apparence toute de courtoisie, visait à déployer aux yeux des indigènes la puissance du Reich et, tout à la fois, à rassurer le mwami sur l’avenir de son trône. Musinga s’était, en effet, persuadé que l’Altesse mecklembourgeoise avait mission de lui nommer un remplaçant, peut-être Ndungutse, tellement l’illégitimité de sa promotion troublait sa quiétude. Les attentions du visiteur lui furent un baume sur le cœur : ses craintes seraient sans fondement tant qu’il resterait fidèle à ses protecteurs.

Le duc a narré lui-même en un style vivant et dépouillé les détails circonstanciés de sa réception. Son récit abrégé, en raison du jour qu’il projette sur le cérémonial de la cour indigène, doit trouver ici sa place. L’expédition, partie du port de Bukoba sur le Victoria, franchit la Kagera, côtoya le lac Muhazi, passa la Nyabarongo au pied de Kigali et marcha droit sur Nyanza. Le prince narre ainsi la suite du voyage.La Réception Du Duc De Mecklembourg Par Musinga, Aout 1907.

 Avant que nous fussions descendus dans les pirogues pour le passage du fleuve, deux batutsi, hauts de deux mètres, étaient là sur la rive, envoyés par le mwami pour me saluer. Ils étaient suivis d’un troupeau de petit bétail, destiné à l’approvisionnement de notre caravane.

« A mesure que nous approchons de la capitale, notre cortège s’allonge. Musinga a mobilisé tous les grands de l’Etat, qui, se portant au-devant de nous avec leurs gens et leur équipage, prennent la tête de la colonne. Le résident, capitaine von Grawert, arrivé depuis plusieurs jours d’Usumbura à Nyanza pour les préparatifs de la réception, vient à notre rencontre en grand uniforme. Une foule immense se tasse sur les hauteurs environnant la capitale. La multitude des bêtes envoyées par Musinga pour notre service d’intendance donne l’impression que j’occupe dans le monde une situation de roi. Les gens disent : « Le taureau arrive à la tête de ses génisses. » Façon de sentir et de parler propre à ce peuple de pasteurs. Un emplacement a été aménagé non loin du palais pour nos tentes. On les tend et nous sommes prêts à accueillir la visite du haut et puissant seigneur du Ruanda. Le soleil n’est pas encore au zénith.

« Un roulement de tambourins. Un cortège sort de l’enceinté du palais. D’abord des couples de gentilshommes batutsi, d’une superbe stature, marchant de front avec gravité, accompagnés de leurs fils. On voit la litière de Musinga, portée par les esclaves batwa, franchir le seuil du kraal et s’avancer vers nous à pas lents. Tous ces hommes ont le corps nu. Autour des reins une ceinture en peau de bovin, d’où pendent des lambrequins de loutre, les chevilles cernées de cercles en laiton, sur la tête une coiffure de cheveux crépus en forme de croissant entre une oreille et l’autre, ornée d’une enfilade de petites perles plus grosses, aux poignets des bracelets de cuivre et de perles diversicolores.

« Le cortège se dirige vers ma tente. Un chaouck et deux hommes de mon escorte se place de part et d’autre du palanquin royal. Le mwami met pied à terre et vient à moi en me disant en allemand : « Bonjour, Altesse ! (. Le P. Classe, qui était auprès du duc, n’a entendu que ces deux mots en souahéli de Musinga apeuré « Djambo, Dolifi (Adolphe !). La taille du sultan dépasse deux mètres. On cherche en vain tout d’abord sur son visage ces traits d’intelligence qu’on a vantés. La défectuosité de ses yeux myopes à fleur de tête, la proéminence exagérée de ses incisives supérieures gâtent l’impression générale, qui sans cela ne se.: rait pas vilaine. Les questions qu’il me pose, assis à mes côtés, ainsi qu’à mon entourage, portant sur les sujets les plus variés, témoignent au demeurant d’une pensée investigatrice, non décousue.

« Après un entretien poursuivi en souahéli, Musinga me demande la permission de m’offrir ses cadeaux. Le moment est angoissant pour lui, pour ses amis et pour ses ennemis. Une question de haute politique est suspendue, sans que je m’en doute, à la réponse que je donnerai. Le bruit, en effet, s’est accrédité que mon refus, même s’il ne porte que sur une partie, signifiera que je favoriserai l’accession au trône d’un prétendant de sa parenté et par, tant que j’aurai en vue sa destitution.

« Une foule énorme fait la haie devant et derrière nous, ménageant une avenue pour le passage des présents, inquiète du cas que j’en ferai. Le tribut arrive : c’est une enfilade sans fin. En tête une vache laitière, avec son veau porté à bras : hommage suprême ! Puis une dizaine de bovins aux cornes géantes pour le service de bouche. Derrière, une suite à perte de vue de boucs noirs, troupe par troupe, débordant et inondant notre campement. Enfin une chaîne ininterrompue de porteurs bahutu avec des centaines de charges, posées sur les têtes : farine, lait, miel, beurre, haricots, bananes et fagots de bois, denrée rare et précieuse ici. Le défilé prend près d’une heure.

« Lorsqu’est passé l’instant fatidique du refus redouté, c’est un soupir général de soulagement. La visite étant achevée, le sérénissime remonte dans sa litière, ayant pris congé de moi dans les termes les plus solennels. Une forêt de cinq mille lances lui fait cortège. Impression inoubliable.

« Ma visite en retour eut lieu l’après-midi. Elle revêtit toute la pompe que pouvait développer une caravane de touristes, de train relativement modeste. Avant-garde d’askaris, enseignes déployées ; suite de boys portant chacun un cadeau sur les bras, puis trompettes sonnant au champ, qui nous précèdent immédiatement. Nous entrons dans la première cour, entourée d’une palissade, propre et accueillante. Le sultan nous attend debout, assisté de ses batware. Après le compliment d’usage nous prenons place sur des sièges et les boys s’avancent avec les présents.

« Les objets usuels, vêtements et parures, retiennent peu l’attention du monarque; ils sont abandonnés aux chefs qui se les partagent aussitôt. Le tictac d’un réveil excite davantage sa curiosité : il faut lui en expliquer le mécanisme avec force détails. Sa satisfaction monte jusqu’au ravissement lorsque je lui passe mon couteau de chasse et une cartouchière remplie de munitions pour le fusil qu’on lui a prêté. Le comble de l’enthousiasme est atteint lorsque je lui offre la scie qu’il m’a demandée, et dont il fait incontinent l’essai sur les pieds de sa chaise. La manœuvre des askaris, auxquels je fis faire l’exercice sur la place, éveille un intérêt général et un feu de salve que je commandai ne manqua pas son effet.

« Les jours suivants furent pris par les jeux d’athlètes : épreuves de sauts par batutsi, atteignant l’incroyable hauteur de 2 m. 50, suivis d’une distribution de récompenses aux gagnants, danses au rythme des tambourins et des horn-bugles, tirs à l’arc, la trajectoire des flèches dépassant deux cents pas, courses à pied, auditions de gramophone, tirs de fusil à la cible, où nous fûmes plus habiles que Musinga.

« A Nyanza même nous reçûmes la visite du P. Classe et du P. Dufays (Le récit altère ici quelque peu la réalité des faits. Les PP. Classe et Dufays, convoqués par le capitaine von Grawert en raison de leur caractère et pour servir de bénévoles interprètes, présents à Nyanza dès la veille de l’arrivée du prince, se portèrent au-devant de lui avec le résident et restèrent à ses côtés sur son invitation jusqu’à son départ. Chose singulière, les pasteurs Johanssen et Ricciut, au Ruanda depuis un mois, rne furent pas invités aux fêtes.),de la station missionnaire d’Isavi, quiarrivèrent en compagnie du Dr Czékanowski. Ils Durent, grâce à leur longue fréquentation des habitants du Ruanda, nous fournir de précieux renseignements. Aux jours précédents ils avaient eu l’amabilité de nous envoyer une bourriche de tomates et de légumes verts, qui furent les bienvenus. C’est là un régal pour ceux qui en ont été longtemps privés, dont en Europe, où l’on est gâté à cet égard, on ne peut se faire aucune idée.

Quant au matin du 12 août nous prîmes congé du sultan, nous pouvions nous dire, non sans satisfaction, que nous avions eu le spectacle d’une cour de souverain noir telle que personne jusque-là n’avait pu se flatter en avoir contemplé dans un si grand déploiement de puissance.

Jamais non plus l’ibwami n’avait vu groupés autour de lui un si grand nombre d’européens, et si distingués, prince, savants, prêtres, officiers; et autres gens moins huppés. Il en éprouva un sentiment de sécurité pour lui et apparemment de considération pour les évolués; Même de basse condition, qui s’étaient faits les disciples de tels maîtres. Des visites de ce genre profitaient à l’avancement des idées civilisatrices et par contrecoup du christianisme.

Création D’Une Résidence Civile Au Ruanda : Son Premier Titulaire, Richard Kandt.

Le duc de Mecklembourg s’éloigna dans la direction du Kivu et excursionna sur les volcans. Son séjour et celui des naturalistes de sa suite, d’une durée d’environ quatre mois, furent, fertiles en découvertes scientifiques, comme on le verra plus loin. Ce fut le dernier événement notable auquel la résidence militaire d’Usumbura présida. Dès le lendemain les officiers annonçaient aux missionnaires qu’au début de l’année suivante une administration civile fonctionnerai, spéciale pour le Ruanda, relevant directement du gouvernement général de la colonie. Un même régime distinct serait créé pour l’Urundi.

Des résidences du caractère de celles de ces deux pays, analogues à celles de l’Uganda ou même de la Tunisie, liées au système politique du protectorat, étaient une singularité dans l’Ostafrika. Cela s’explique. Nulle part on ne se trouvait comme ici en face d’états compacts, unifiés, de dimensions considérables et de forte densité démographique. C’était ailleurs une poussière de toparchies, de parlers différents, de population clairsemée, en rivalité les unes avec les autres, n’offrant pas de prise suffisante à une administration séparée. La création d’une résidence propre au Ruanda, démembrée de la Residentur d’Usumbura, était la reconnaissance officielle de l’unité politique du pays, d’une entité juridique originale. Le Ruanda aurait désormais son résident, comme il avait son mwami, comme il aurait sous peu son évêque, bien à lui. Au surplus, par cette institution, le gouvernement protecteur se faisait plus voisin ; il pourrait par- là se rendre mieux compte des besoins du pays ; il exercerait un contrôle plus direct sur la gestion du chef indigène et de ses subordonnés.

La substitution d’un personnel civil au personnel militaire à la Résidence, – cependant qu’au Gouvernement général à Dar-es-Salaam l’ancien consul von Rechenberg succéderait à des officiers de carrière, Wissmann et Goetzen, marquait un acheminement vers une organisation normale et définitive, qu’autorisaient des progrès décisifs dans la voie de la pacification. Ce n’est pas que tout ferment d’agitation eût été éliminé, mais au Ruanda et en Urundi on avait acquis la quasi- certitude que les troubles ne seraient point fomentés ou favorisés par la Cour et que, sauf exception, ils pourraient être réprimés par de simples opérations de police.

Ainsi la séparation des pouvoirs faisait son entrée au Ruanda. La petite armée maintiendrait ses quartiers à Kisenyi sur le lac, détachant des postes, selon les circonstances, à Ruhengeri; à Ishangi, à Tshyangugu, ailleurs encore. Le commissaire résident se choisirait un chef-lieu où il établirait ses services, transférés partiellement d’Usumbura,  il aurait sous sa main une force de police d’un effectif de cinquante hommes, recrutés par lui et à sa convenance, commandée par un fonctionnaire allemand, attaché à sa personne.

Le titulaire de cette charge nouvelle fut le Dr Richard Kandt, rentré d’Europe, où il s’était rendu après six années de séjour continu au Ruanda, pour la publication de son gros livre Caput Nul, paru en 1905. Nul doute -qu’il n’eût pris langue avec le ministère des Colonies à Berlin. Il arrivait en même temps que l’expédition Mecklembourg, déjà désigné in petto pour fonder la première résidence civile. Petit de taille, juif d’origine, Célibataire, médecin de profession, explorateur et écrivain, admirateur de Nietsche, son ancien coreligionnaire, connaisseur du Ruanda pour y avoir vécu seul européen au milieu des Noirs, à Bergfrieden au pied d’Ishangi, à Gahira, «son village », au Nyantango, familier de la Cour, qu’il avait fréquentée à

Nyanza, il passait pour avoir la confiance du mwami et des grands. Le duc de Mecklembourg, qui l’a lu, le qualifie de « poète du Ruanda », der DichterRuandas.

La Fondation De Kigali, « Résidence Impériale », 1908

 Promu aux derniers jours de 1907, Kandt avait à déterminer le lieu de sa résidence, appelée à devenir une capitale, un centre commercial, la première en date des villes du Ruanda. L’affaire était d’importance. Il se prononça pour le milieu géométrique du quadrilatère que dessinait le pays, pour le point de croisement des diagonales joignant ses sommets sur la carte. Ce point tombait au Bganatshyambgé [Bwanacyambwe, ndlr] dans le voisinage de la butte de Kigali, haute de 1770 m., où se voit encore le bouquet de sycomores d’un ancien campement royal qui garde le souvenir de la défaite des pirates banyoro. Il s’installa non sur le faite à Mwurire, mais à ses pieds, à 1650 m, près des halliers ,historiques de Muhima, sur le plateau de Nyarugenge, qu’il rebaptisa, lui conférant le nom de la butte.

L’air y est salubre, le terroir moyennement fertile et colonisé, le panorama étendu. Dans le bas coule une eau de source, saine et abondante, auprès d’une rivière, laNyabugogo, émissaire du lac Muhazi, tributaire de la Nyabarongo. Au confluent, à sept kilomètres de là, se trouve le passage le plus fréquenté du fleuve, celui que pratiquèrent Goetzen et le duc de Mecklembourg, sur la voie internationale qui relie Usumbura au Congo belge et à l’Uganda britannique. Kigali, en communication directe avec Kabgayi et au-delà avec Nyanza, tendait la main vers Bukoba, et encore vers la pointe du Kisaka, où devait aboutir le rail, branché à Tabora sur le Centralbahn Océan-Tanganyika. Grâce au service de batellerie à établir sur le fleuve, Kigali serait aisément accessible aux marchandises lourdes arrivées de la côte. Sa position géographique n’était donc pas malheureuse, elle fit passer sur les objections que son choix soulevait par ailleurs.

Le résident impérial construisit sur le rebord occidental du plateau pour la défense de la future ville un fortin, le borna, d’où la vue plongeait dans la vallée, et à côté un bungalow pour sa propre habitation. Il planta des arbres et traça le plan d’une cité. Il pourvut son chef-lieu de bureaux pour l’administration et pour la poste, d’une salle d’audience pour les affaires qui montaient à la Résidence, d’une caserne et d’une maison d’école. Les Pères Blancs y avaient ouvert une succursale, sur sa demande ils l’érigèrent en station de plein exercice en 1913. La Mission Evangélique reçut un terrain pour bâtir un temple, elle n’eut l’heur de réaliser qu’un caravansérail pour porteurs indigènes et pour un instituteur de confession luthérienne.

Kigali devint le principal comptoir du Ruanda, alimenté surtout par les caravanes venues de Bukoba. Des mercantis arabes, indiens, goans, qui dès 1901 avaient apparu à Nyanza, s’y transportèrent. Une firme autrichienne, le Old East Africa Trading, y créa une succursale, dont le gérant en 1914 était un Français. Kandt réserva son école aux fils de nobles, de chefs surtout elle serait non confessionnelle, neutre comme celle de Nyanza; mais gouvernementale, à la différence de celle-ci. On y appointa deux moniteurs noirs, que lui fournirent les missions l’un était catholique, l’autre protestant, ce dernier un étranger Chambala, menuisier à ses heures de loisir. L’assiduité des écoliers y laissa fort à désirer comme à Nyanza.

Tout cela n’était encore que chétif et embryonnaire, huit ans plus tard, lorsque les Allemands cédèrent la place aux Belges.

L’œuvre Coloniale De La Résidence

 Au cours des huit années qu’elle fonctionna, la Résidence de Kigali, poursuivant l’œuvre inaugurée, par celle d’Usumbura, promulgua une série d’ordonnances, dont le régime belge a tiré profit. Elle appliqua la législation impériale tendant à l’abolition complète de l’esclavage, même domestique, supprima le marché de Kivumu, qui fonctionnait encore à plein en 1907, délivra les captifs que l’on emmenait clandestinement à travers le Kisaka vers l’Uswi et le Bujinja. Elle ouvrit le pays au commerce et autorisa l’exportation des peaux et du bétail. Elle mit en circulation une monnaie métallique, la roupie, divisée en cent heller, réglée sur le mark. Elle entreprit un recensement sommaire et fit l’essai d’un impôt de capitation fixé à une roupie par chef de famille. Elle esquissa un service de vaccination dont se chargea le corps de santé militaire, un service météorologique confié aux stations missionnaires, et encouragea la prospection minière. Elle institua la propriété en faveur des européens et créa une conservation foncière. Certaines pistes cyclables furent aménagées, des plantations d’eucalyptus et de caféiers commencées ici et là à l’instar des missions.

Tout cela paraîtra minime comparé à ce que l’administration belge a réalisé depuis dans l’ordre de la mise en valeur et de l’équipement économique du territoire. Seules la délimitation et la pacification furent terminées avant la guerre. On a pu justement qualifier la gestion allemande de « politique d’attente », l’exécution d’un programme arrêté de travaux publics ayant été subordonnée à l’achèvement des voies de communication maîtresses. La guerre survint à la veille de la mise en chantier. Ce qui donnera une idée de la médiocrité des entreprises, c’est le fait que, missionnaires non comptés, le nombre des ressortissants du Reich faisant résidence au Ruanda, fonctionnaires, militaires, négociants, ne dépassait point la dizaine en 1914. Ils étaient répartis par moitié entre Kigali et Kisenyi.

Etudes Scientifiques Et Littéraires Sur Le Pays Et Ses Habitants.

 Il est cependant un domaine dont les Allemands n’ont pas laissé chômer l’exploitation, c’est bien celui de l’exploration scientifique d’un pays à peu près complètement ignoré jusqu’à eux. Nous avons déjà signalé l’expédition du lieutenant Goetzen et de ses deux camarades en 1894, les courses du Dr Kandtà la recherche des sources du Nil entre 1898 et 1904. En 1907 arriva, sous la conduite du duc de Mecklembourg, une académie de spécialistes, experts dans les branches diverses du savoir (Kirschstein, géologue, Ramer chimiste et minéralogiste, IVIild-bread botaniste, Schttbatz zoologiste, Czekanowski anthropologue .et ethnologue, Authenriet juriste, ‘lieutenant ‘Weiss topographe.), qui, quelques-uns pendant près de six mois, arpentèrent le pays, travaillant chacun dans sa sphère, topographie, histoire naturelle, anthropologie, ethnologie, institutions juridiques, recueillant échantillons et documents, dont l’analyse à tête reposée donna lieu à la publication en plusieurs volumes des Ergebnisse. Ces études et celles qui s’ajoutèrent dans la suite permirent au Dr Schnée, ancien gouverneur de l’Ostafrika, de donner au Ruanda la place qui lui revient dans son encyclopédie des colonies allemandes — Deutsches Kolonialexikon, parue en trois forts volumes en 1920.

Une première carte de l’Ostafrika à l’échelle du 300.000e, achevée le 10 octobre 1895, portant l’itinéraire du lieutenant Goetzen, vit le jour dès cette époque, dont les « taches blanches » furent garnies peu à peu d’une année à l’autre. Au début de 1916, en vue des opérations militaires imminentes, les Anglais rééditèrent cette carte, enrichie de toutes les additions qu’elle avait pu recevoir en vingt ans, sous le titre German East Africa.

Les questions de linguistique, de coutumes et de mœurs, de folklore et littérature, d’ethnologie religieuse, qui étaient plus spécialement de la compétence et du ressort des missionnaires, parlant la langue et devenus en quelque sorte des nationaux du Ruanda, firent l’objet d’études neuves et de plus en plus approfondies. Courant au plus pressé, le P. Dufays composa un dictionnaire allemand-kinyarwanda, le P. Hurel une grammaire kinyarwanda et un lexique en français, ces deux ouvrages édités en Allemagne. Le P. Arnoux se livra à une enquête serrée sur la secte des Imandwa et sur la Divination, les PP. Schumacher, Loupias, Delmas, d’autres encore, à des études particulières sur le mariage, l’éducation des enfants, les races, les bovins, les légendes, etc., qui parurent dès cette époque et plus tard, en français et en allemand, dans la revue internationale Anthropos, éditée à Vienne en Autriche. Les ministres de la Mission Evangélique, notamment le pasteur E. Johanssen, apportèrent leur contribution à cette tâche d’annexion au savoir humain d’une culture antique en voie de disparition rapide.

De très bonne heure une littérature religieuse en kinyarwanda fut composée et éditée par catholiques et protestants pour les nécessités de l’apostolat missionnaire : livres d’heures, catéchismes, recueils de cantiques, Bible des écoles, traduction de la Bible et d’ouvrages spirituels, lectures édifiantes et instructives, abécédaires et syllabaires.

Cet ensemble constituait un effort d’autant plus méritoire qu’il se heurtait aux difficultés d’un premier défrichement sur un vol vierge et peu accessible.

Le Jalonnement De La Zone Moyenne Du Ruanda Par La Mission Evangélique : Modicité Des Gains Enregistrés.

 Sauf dans les deux centres de Kigali et de Kisenyi, l’un administratif, l’autre militaire, l’action civilisatrice de l’Europe sur les indigènes ne s’exerça que par le canal des Missions.

La Mission Evangélique de Bethel bei Bielefeld ne prit son essor que sous le proconsulat de Kandt, qui ne lui mesura point la sympathie. Pendant le second semestre de 1907, comme on l’a vu, avaient été acquis les postes de Zinga et de Kirinda. En janvier 1909, le pasteur Roehl se fixa à Rubengera dans le Bwishaza sur un éperon dominant le lac Kivu. Puis, monté sur des pirogues, il atteignit la grande île Idjwi, qu’il espérait voir adjuger à sa patrie, et y fonda le poste de Kitema. L’événement déçut l’espoir des ministres ; les accords de 1910 mirent ce canton du Ruanda dans le lot de la Belgique ; la station fut d’ailleurs maintenue. En 1912, le pasteur Roeseler et le diacre Grotz édifièrent la mission d’Iremera au Rukoma, sur un massif montagneux contourné par la Nyabarongo, lorsque, quittantla direction nord, la rivière s’infléchit vers le sud. En 1914 on songeait à une fondation au Kisaka pour être àportée du terminus du chemin de fer, branché à Tabora sur le Zentralbahn : l’éclatement des hostilités fit évanouir le projet.

Au total la Mission luthérienne allemande, lorsqu’elle renonça, avait échelonné au travers du pays, en zigzag sur le deuxième parallèle, quatre stations : Rubengera, , Kirinda, Iremera, Zinga, distantes les unes des autres d’une grosse journée de marche. En outre, elle avait construit des boutiques – duka – à Nyanza, à Kigali et à Tshyangugu, dont elle comptait faire des factoreries indigènes chrétiennes. L’occupation allemande avait, en effet ouvert le pays à des mercantis étrangers, mahométans pour la plupart, qui détachaient des colporteurs et représentants dans les campagnes jusqu’à Kirinda. Ces musulmans, disait-on, débauchaient les négresses, même mariées, en faisant miroiter à leurs yeux un salaire en voyantes toilettes, ils déclaraient ouvertement que Dieu ne proscrit point la polygamie et que Mahomet est plus grand que jésus-Christ. Pour enrayer leur néfaste pénétration et paralyser leur négoce, les pasteurs avaient conçu l’idée de fonder, sous le nom de Handelsmission, en liaison avec la métropolitaine Missions Handels Gesellschaft — « Société pour le commerce missionnaire », — des comptoirs tenus par leurs adeptes, qui troqueraient les articles européens contre les peaux, le caoutchouc, l’ivoire, les fourrures. La guerre porta un coup funeste à cette louable, peut-être chimérique, entreprise.

Le succès ne répondit guère au zèle apostolique des quelque dix à douze missionnaires protestants, pasteurs, diacres, leurs épouses comptées. A Kirinda, la station la moins indifférente, à la fin d’août 1910, après trois années de labeur, il n’y eut qu’une dizaine de jeunes gens et femmes à solliciter une instruction catéchétique en vue de la réception du baptême. A Iremera, au centre d’un peuplement évalué à 80.000 âmes, le pasteur Roeseler en 1913 garde encore sa confiance, mais il évoque la parabole du figuier stérile. Ni adulte ni enfant ne vient écouter la parole de Dieu. « Plus grasse est la terre nourricière, pourvoyeuse de l’estomac, remarque-t-il, plus dure et plus sèche est la terre du cœur. » A Zinga, premier poste fondé, ce n’est qu’en 1913, à la veille de son abandon, qu’une quinzaine de gens se décident à recevoir le sacrement d’initiation. Ce chiffre est réduit à six à Rubengera la même année, et ces premiers néophytes sont des ouvriers et employés de la mission, « les plus consciencieux et les plus travailleurs ». A Nyanza, au palais, les controverses engagées par Johanssen se heurtent aux lazzis de Rwidegembya et de Kayondo, au parti pris arrêté de Musinga, qui a déjà causé religion avec des baganda anglicans présents à la Cour et lit une Bible en souahéli offerte par eux sans en recevoir la moindre grâce de conversion. On ne veut pas plus du protestantisme que du catholicisme dans l’entourage du mwami. C’est lui, pour ses courtisans flagorneurs et ses parasites serviles, qui est « Imana ».

Johanssen impute cette faillite relative au tempérament dépravé du Munyarwanda, âpre rocher auquel ne peut mordre l’ancre de la prédication évangélique. Glorification de la force brutale, cruauté froide, insensibilité barbare, conscience émoussée, fourberie, mensonge et duplicité, vénalité et absence de droiture chez les magistrats, instinct de rapine et goinfrerie généralisés, morgue et lubricité des grands, servilisme des petits, légèreté d’esprit chez tous, tel est l’inventaire qu’il dresse des péchés mignons de l’indigène. Et il conte à ce propos des traits vécus, fort décevants. D’où la nécessité, dit-il, pour le missionnaire d’un travail d’éducation en profondeur sur un petit cercle d’individus au détriment d’une action de masse.

Il signale en passant telle situation qui met la mission protestante dans un état d’infériorité par rapport à la mission catholique. Il a admiré l’ampleur des établissements des Pères Blancs, l’excellence de leur aménagement. « On n’en saurait demander autant, observe-t-il, aux sociétés évangéliques, plus petites, manquant non seulement de ressources mais encore de chefs d’ateliers experts et surtout d’une ferme organisation qui mette une barrière à la libre fantaisie de chacun, même en ce qui regarde les installations de mission. « Du simple point de vue du personnel, en effet, les missionnaires catholiques forment une milice, dont la loi est l’obéissance dans la vie commune, dont les membres, tous célibataires, n’ont de pensée que pour leurs ouailles, tandis que les missionnaires protestants sont une association d’hommes mariés, ayant chacun leur foyer, chez qui la discipline et l’assiduité à la tâche sont nécessairement limitées par les obligations de la vie conjugale.»

Karl Peters avait constaté dans l’Uganda en 1890 combien mieux que les prédicants anglais les Pères Blancs sont outillés, matériellement et moralement, pour un fructueux apostolat chez les Noirs. « Comme ils font voeu de pauvreté, d’obéissance et d’humilité, écrivait-il, comme ils ne peuvent ni acquérir aucun bien ni rentrer jamais à demeure dans leur patrie, ils n’ont que plus d’intérêt à organiser le plus confortablement possible leurs stations, et comme ils ne trouvent que peu de soutien en Europe, ils sont obligés de développer de leur mieux les ressources naturelles du pays qu’ils évangélisent… Les missionnaires protestants, au contraire, n’exerçant sur le Victoria qu’en passant et contre salaire, ayant le désir de retrouver tôt ou tard en Angleterre et de trouver à Londres une petite fortune, prennent bien moins racine dans la station, ne s’identifient pas avec le pays, et partant ne sont pas en état de lui rendre autant de services. Ce que j’ai vu des établissements anglais reste bien en arrière de ceux des Français, même à ce point de vue »

Les Bétheler avaient, il est vrai, sur les Pères Blancs, aux yeux des européens et des indigènes, l’avantage d’être une société de nationaux et de parler entre eux la langue des dominateurs, de pouvoir se donner, selon l’expression de Johanssen, comme les représentants authentiques du « christianisme allemand ». Il ne semble pas que l’administration coloniale au Ruanda ait voulu tenir compte de ce titre, ou tout au moins y attacher un droit à une situation privilégiée. Les faits ci-dessus rapportés montrent qu’elle tint la balance égale entre les deux confessions. Se plaçant à un point de vue tout positif et pragmatique, elle se garda d’indisposer maladroitement, en se laissant soupçonner de partialité; ceux dont elle attendait en certaines conjonctures les plus éminents services et parmi lesquels du reste elle retrouvait des compatriotes et des germanophones. Le luthéranisme ne put donc pas exploiter au Ruanda les profits qui lui revenaient dans la métropole du fait de sa qualité d’Eglise d’Etat, confession de la majorité des ressortissants et du monde officiel. Peut-être même ses accointances plus étroites avec « les mangeurs de la terre du mwami » le plaçaient-elles dans l’opinion, au point de vue de l’apostolat, dans une situation moins enviable que le catholicisme, français de costume, non suspect de convoitises politiques.

L’Expansion Catholique. Nouvelles Stations. Le Vicariat Du Kivu Décembre 1912.

Les postes luthériens, de si faible rayonnement, génèrent peu la croissance de la mission catholique. De 1909 à 1913 cinq nouvelles stations s’ajoutant

aux six précédentes, se faufilèrent aisément à travers les mailles du filet tendu d’est en ouest, surgissant pour la plupart précisément dans la zone colonisée par les concurrents. Secondé activement par son vicaire général, R. P. Classe, qu’il avait spécialement institué pour le district du Ruanda, Mgr- Hirth fonda, en 1909, la station de Rulindo, fille de Rwaza, au Bumbogo, non loin du cimetière royal de Ruhanga, au cœur de ce Ruanda primitif que Musinga aurait voulu préserver de la contagion chrétienne ainsi que le Nduga-Marangara. En mars de la même année s’ouvrit au Kanage, sur le Kivu, la station de Murunda, fille de Nyundo. Une réduction imprévue du personnel européen contraignit les Pères à se retirer six mois plus tard, mais ils se firent relayer par trois catéchistes d’une activité singulière, tenus en haleine par les visites périodiques des pasteurs de la paroisse matrice. Les -progrès rapides de la communauté, outre l’établissement des frères séparés dans ces parages à Rubengera, décidèrent Mgr Hirth à repeupler la ruche le 2 mars 1912. En décembre 1910, l’église ancêtre d’Isavi donnait naissance à Nyaruhengeri, baptisé Kansi dans la suite, aux confins de l’Urundi, dont la Kanyaru fait la limite, sur un plateau bordé de vallées longitudinales, dans cette province de Mvejuru que gouvernait Cyitatire, frère du roi, un ami de la première heure. En 1913 en revenait vers le centre par des fondations à Kigali et à Rambura. Comme il a été dit, ces créations avaient été formellement-requises de la bonne grâce de Mgr Hirth par le résident impérial, l’une pour l’équipement temporel et spirituel de la nouvelle capitale, l’autre pour la pacification du tumultueux Bushiru. C’étaient au total à la veille de la guerre onze grands foyers d’apostolat, judicieusement distribués entre les diverses portions du territoire, desservis par une quarantaine de Pères et Frères Blancs, auxquels une douzaine de Sœurs Blanches en 1909 et 1910 apportaient l’inestimable bienfait de leur assistance à Isavi et à Nyundo. La progression, interrompue soudainement par suite des hostilités, ne repartit pour un nouveau bond en avant que six ans plus tard en 1919.

Au déclin de 1912, dix-huit mois avant la guerre, une modification substantielle avait été apportée à l’organisation administrative de la Mission. En vertu d’un décret pontifical du 12 décembre, le district du Ruanda avait été détaché du vicariat du Nyanza Méridional et érigé en diocèse séparé. Les districts de l’Urundi et de l’Uha, démembrés du vicariat apostolique de l’Unyanyembe, lui avaient été rattaches. Les deux états jumeaux, de moeurs, de races et d’institutions parentes, un par le site et par la langue, se trouvaient aujourd’hui groupés sous la même houlette, comme ils l’avaient été de 1898 à 1908 sons la juridiction d’une même Residentur, en attendant d’être de nouveau disjoints et constitués en vicariats distincts, parfaitement homogènes. Le titre provisoire de Kivu fut conféré à cette nouvelle entité ecclésiastique. Mgr Hirth fut désigné pour en rester le berger. Il quitta les rives du Victoria, abandonnant ses résidences de Marienberg et de Kamoga à son coadjuteur, Mgr Sweens, promu vicaire apostolique de ce qui restait du Nyanza Méridional, et se fixa sur la falaise de Nyundo, face au féérique Kivu, comme si « ses yeux d’une tendresse inexprimable » eussent aimé à se poser sur les grandes beautés naturelles. C’est là que le rencontra en 1913 le gouverneur général de l’Ostafrika, Dr Schnée, en tournée d’inspection au Ruanda, qui résuma dans son rapport l’impression qu’il avait recueillie de son contact avec lui dans les termes suivants : « C’est une grande et belle figure de prêtre, imposant la vénération, un des plus anciens Africains, honoré et estimé de tout le monde ». D’un mot, le haut fonctionnaire allemand définissait l’œuvre de ses collaborateurs : « Les Pères Blancs au Ruanda ont à l’ora joint le labora».

Les ŒUVRES Catholiques/Ecoles, Dispensaires, Ateliers.

 Le premier labeur d’un missionnaire c’est l’enseignement : l’apôtre est un éducateur, l’église est une école, le chrétien, le catéchumène surtout, est un étudiant qui s’instruit des vérités de la religion, qui apprend par cœur ses prières, qui se forme au chant en commun. Au Ruanda, s’il est mineur, il doit savoir lire avant d’être admis au baptême. S’il a plus de vingt ans, on tolérera dans les débuts qu’il soit illettré. La mission se pourvoit donc de livres scolaires. Ce ne sont d’abord, on le conçoit, que des brochures. Un travail préalable consiste à les composer et à les imprimer. Ainsi la première littérature ruandaise écrite est-elle toute religieuse.

Les maîtres du début, truchements, instituteurs, catéchistes, furent les chrétiens noirs qu’on avait emmenés du Victoria Nyanza. Leur savoir était court, mal assuré, insuffisant, parfois prétentieux, ce qui fut cause de méprises fâcheuses et d’équivoques bizarres ou comiques. Leur aide était néanmoins indispensable. Au bout de peu d’années les écoliers de la veille, montant en grade, firent fonction de moniteurs. On put alors se passer des étrangers. Les missionnaires, de plus en plus familiarisés avec la langue, composaient des abécédaires, des grammaires, des vocabulaires et procédaient à des rédactions de livres de prières, de catéchismes et à des traductions d’Ecriture Sainte, livrées à l’impression dès 1907.

Chaque station, outre ses locaux pour la catéchèse orale des illettrés, se pourvoyait d’une ou deux écoles pour l’instruction élémentaire des garçons et des filles. Un des trois missionnaires était spécialement affecté à leur direction et contrôle. Elle créait en outre, dans les communes éloignées pour les groupes d’aspirants, des succursales où elle appointait un catéchiste résident. Un Père de la station s’y transportait périodiquement, logeant sous la tente ou dans la hutte. Il y célébrait le saint sacrifice, donnait son prône, interrogeait les catéchumènes, les écoutait chacun en particulier, s’asseyait familièrement au foyer du catéchiste, s’informait de l’état d’esprit de la population. Quand il y eut des néophytes, il administra les sacrements et baptisa les nouveau-nés. Ces succursales ou chapelles-écoles, à l’origine simples hangars couverts de chaume, évoluaient parfois en stations. Elles représentaient une étape intermédiaire.

Le nombre des écoles s’accrut normalement. En 1905 quatre stations n’en possédaient qu’une dizaine ; en 1910 dix stations en administraient trente-trois avec 1250 écoliers environ, dont un quart de filles. Mais les catéchumènes, instruits oralement dans les stations et dans une centaine de succursales, étaient à cette dernière date au nombre d’environ 5000.

La station est en outre un dispensaire. Aux yeux de l’indigène attardé tout européen est un guérisseur. Le pays au temps des Allemands était totalement dépourvu de médecins, même militaires. Les missionnaires ne pouvaient compter que sur leur savoir propre et leurs indigentes pharmacies pour se soigner eux-mêmes et soigner leurs clients. On conçoit aisément combien fut prisée la venue en 1909 des Sœurs Blanches, à la fois infirmières et institutrices. Désormais le courant ne tarit plus des paludiques, pianiques, syphilitiques, lépreux, tuberculeux, blessés, adultes, enfants, nourrissons, qui viennent chercher à la mission injections, pointes de feu, pansements, remèdes, et par dizaines se faire extraire des dents cariées.

Enfin, comme il a été dit, la station, grâce aux frères coadjuteurs surtout, est un chantier et une ferme modèle. Quantité d’apprentis sont initiés au maniement du moule à briques et à tuiles, de la truelle et du niveau d’eau, de la scie et de la varlope, de la hache, du sécateur et de la binette, des ciseaux, de l’aiguille et de la machine à coudre. « Les Pères, constatait Karl Peters, ont-ils besoin de tables, de sièges, d’ustensiles de cuisine, ils font façonner ces objets par leurs élèves, et, par conséquent, ils ont intérêt à ce que ceux-ci apprennent à se tirer correctement de ce genre de labeur. C’est ainsi que la mission catholique constitue un établissement de travailleurs actifs et habiles, dont l’action s’exerce au loin pour le plus grand bien du pays ». En outre, sur leur domaine, d’une étendue variant entre vingt et deux cents hectares, les missionnaires, souvent d’origine paysanne, expérimentent toutes les cultures d’Occident ou des tropiques, la pomme de terre et les choux-raves, le manioc et les arachides, l’oranger et l’ananas, le caféier et le nopal, ils introduisent le porc domestique et le dindon, ils améliorent le beurre et la bière, ils fabriquent du fromage et des confitures, surtout ils plantent l’arbre massivement, le cyprès, le filao, le grévilléa, l’eucalyptus, en vue de la charpenterie et de la menuiserie. Bref ils donnent une réplique moderne à l’œuvre des moines défricheurs des temps barbares. Leurs stations sont des oasis de civilisation au sein de la vie primitive. Elles se reconnaissent au loin à leurs toitures rouges tranchant sur le vert tendre des bananeraies et sur le gris souillé des chaumières. Leur simplicité rustique est somptuosité par rapport aux paillottes des monarques et des princes, leur table frugale et monastique opulence de grands seigneurs auprès des gaudes et du brouet des humbles. Mais leur vin est réservé à l’usage liturgique, il ne figure à leur menu que pour l’accueil des hôtes européens.

La Formation D’Un Clergé Indigène : Les Séminaires.

 Les Pères Blancs estimaient, à l’instar des grands missionnaires français du XVIIe siècle et de leurs modernes héritiers, conformément aux formelles directives de la propagande, que leur tâche première dès le début consistait à former un clergé séculier indigène. Tout devait être subordonné au besoin sacrifié à cette œuvre. Ce fut la pensée dominante de Mgr Hirth que l’on a pu appeler pour cela « le promoteur des séminaires indigènes dans l’Afrique équatoriale ».

A peine les premiers néophytes ont-ils franchi le seuil de la Mère Eglise, à Isavi aux Pâques de 1904, que le prélat en réclame les prémices pour sa pépinière de Rubya en Ihangiro sur le Victoria. Quelques unités lui sont amenées, nombre minime que grossit régulièrement l’apport des années suivantes. Ces petits Banyarwanda, qui retrouvent à vingt ou trente lieues de leurs pénates des condisciples bahaya, sont mis au latin, à l’allemand aussi, le gouvernement de la colonie alloue des subsides aux établissements où s’enseigne la langue officielle du Protectorat. Le Vicariat, il est à peine besoin de le dire, assume les frais de la formation de ces clercs. Ceux-ci sont tous nés dans le paganisme et leurs auteurs pour la plupart se retrouvent tout au plus parmi les catéchumènes. Aussi les vocations sont-elles passées au crible. Mais la balle n’est pas perdue pour l’engrangement : les aspirants éliminés serviront en qualité de secrétaires, de catéchistes, voire de frères indigènes, ou bien entreront au service des administrateurs et colons européens. L’instruction secondaire dispensée gratuitement par l’Eglise les a fait monter d’un degré dans l’échelle sociale.

La règle est posée que l’enseignement préparatoire comportera six années de grammaire et d’humanités, et l’enseignement spécial huit années de philosophie et de théologie, y compris une année de probation dans le ministère avant l’admission aux ordres sacrés. Au total quatorze années de culture avant le sacerdoce. Ace compte les débutants de 1904 ne seront achevés qu’en 1917. C’est bien ce qui arrive. Les deux premiers prêtres ruandais sont ordonnés cette année-là par Mgr Hirth dans la cathédrale de Kabgayi.

Le séminaire de Rubya est la pépinière du Nyanza Méridional. Le vicariat du Kivu une fois constitué avec ses deux composantes du Ruanda et de l’Urundi, son chef, en 1913, rappelle des bords du Nyanza ses sujets ruandais au nombre de 33, dont 18 grands séminaristes ; il rallie les sujets barundi, élevés à la pépinière d’Ushirombo dans le vicariat de l’Unyanyembe. Toute cette gent cléricale est groupée d’abord à Nyaruhengeri, alias Kansi, aux confins de l’Urundi, en attendant qu’elle soit transférée à Kabgayi dans des locaux moins primitifs à la rentrée d’octobre 1914. Dès l’œuvre chère entre toutes au coeur du pontife est lancée. « Que Dieu donne bénédiction et vie au séminaire de Kabgayi, écrit-il, je chanterai alors mon Nunc dimittis ». De fait, il y vient dépenser jusqu’à son dernier souffle, les ardeurs non partagées d’un vie sainte, embellie de poésie et de charité. Sa création quasi personnelle, exceptionnellement féconde, met le Ruanda en tête de toutes les missions du monde pour la proportion relative de ses ordinations annuelles.

Résultats Généraux A La Veille De LA Grande Guerre

 Si la Mission Evangélique languit encore dans les labeurs de l’enfantement, ses glanes de néophytes ne paraissent pas dépasser le chiffre d’une demi- centaine en quatre stations, la Mission Catholique, plus âgée de huit années, passe de cent à mille et de mille à dix mille. Les statistiques inscrivent au tableau : 1.108 baptisés en 1905 pour quatre stations, 5.650 en 1910pour huit stations, 13,386 en 1915 pour onze stations. Les catéchumènes doublent ces nombres. Leur entrée dans l’Eglise est en moyenne de cent par station et par an.

Les temples du début sont maintenant trop exigus. Ils ont été bâtis en pisé et couverts de chaume à l’usage de dizaines d’assistants ; il les faut reconstruire maintenant pour des multitudes. Ces nouveaux édifices, dont l’architecte est déjà le P. Classe, sont des basiliques à nef centrale et à collatéraux, les madriers dont on dispose ne permettant pas des couvertures à grand rayon. Les façades à trois portes s’ornent d’un pignon surmonté d’une croix. Les ressources manquent pour élever de hauts campaniles, mais les grosses cloches font déjà leur apparition. Les stations les plus anciennes sont naturellement les premières à recevoir leur monument de briques : Isavi, Nyundo, Rwaza. La montée des toits est pour l’indigène un phénomène unique, inouï. Les inaugurations attirent une -foule composite, énorme. L’autorité coloniale, même protestante, s’y rend présente. En 1912 le lieutenant Gudowius; résident intérimaire, et les officiers de Kisenyi assistent à la bénédiction de la nouvelle église de Rwaza.

Ces milliers de fidèles sont encore tous ou à peu près des tenanciers cultivateurs, bahutu ou petits batutsi. Ils sont assidus aux offices et s’approchent fréquemment des sacrements. Mariés ils restent monogames. La grâce les a transformés. Ils sont maintenant droits, loyaux, probes, humains. Leur tenue morale s’élève au niveau de celles de leurs frères d’Europe. Ils ont faussé compagnie aux bazimu, aux imandwa, à Ryangombe. Ils ont pris congé des bapfumu et témoignent d’un attachement touchant à leurs nouveaux bergers. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient exempts de chutes et rechutes.

Et voici qu’à la veille dela guerre des lézardes apparaissent aux murs de la prison où la Cour tenait l’aristocratie enfermée. Des pages de Nyanza, des chefs même, en dépit de l’ukase royal, insistent pour entrer au bercail de Pierre. Le vicaire apostolique les laisse passer un à un, mais à deux conditions, craignant les défections scandaleuses; premièrement qu’ils soient mariés, secondement, s’ils sont chefs, qu’ils aient déjà un héritier mâle. La première condition entend parer aux faiblesses de la chair, la seconde aux répudiations et remariages.

Au vrai, la secousse de l’Occident ébranle déjà ce monde d’âge millénaire et menace de le faire crouler. Simplicité antique, crédulité naïve, préjugés ancestraux, vieilles mœurs, tout cela est simultanément attaqué par des dissolvants d’essence contraire et de vertu inégale : contacts d’européens, d’asiatiques, de waswahilis et de soudanais, propagande musulmane, luthérienne, catholique, laïcisme officiel, rumeurs venues de la côte. Un observateur averti, ouvrier de la première heure, le P. Classe, consigne, dès 1911, ainsi qu’il suit, des constatations non exemptes d’une certaine appréhension : « La civilisation, qui entre trop vite chez ces peuples neufs, leur crée des besoins jusque-là inconnus. Il faut s’habiller honnêtement, vêtir décemment la femme qui reste au logis, offrir une étoffe au chef pour obtenir en contrepartie un peu de liberté. Et, concernant l’aristocratie, il note : « En plusieurs endroits les femmes sortent de leur clôture pour venir causer avec nous. Quiconque connaît les coutumes des batutsi, chez qui la femme doit se tenir cachée à l’approche de tout étranger, fût-il chef ou de sa race, reconnaîtra qu’il y a là un indice de progrès. Certains chefs sont venus chez nous se faire soigner, deux ont même accepté de boire, chose absolument inouïe, une potion préparée par nous ».

Un passé était révolu. Les yeux s’ouvraient. Vienne la guerre, bousculant les idées et les hommes, les barrières auraient tôt fait de tomber.

Aperçu De L’Action Civilisatrice Des Européens Pendant La Période Allemande.

Si l’on fait le décompte sommaire des acquisitions positives du Ruanda sous l’administration allemande, de 1898 à 1916, on arrive approximativement au total suivant.

Pacification à peu près générale, dures leçons infligées aux fauteurs de troubles, décourageant de nouvelles insurrections, répression sévère du banditisme et des vendettas, garanties de sécurité intérieure fournies par une armée de réguliers et par une force de police permanente; relations amicales et confiantes établies entre la puissance protectrice et l’ingoma, expériences heureuses de politique indigène. L’abolition de la traite des Noirs, esquisse de services administratifs et d’institutions modernes, création d’une école centrale à Kigali et préparation de trois autres en divers lieux, érection d’une Résidence à la capitale et installation de postes militaires, évolués en Regierungssitze à Kisenyi et à Tshyangugu. L’ouverture du pays au commerce international, exploration méthodique de la contrée, élaboration d’une carte à grande échelle. De la part des missionnaires, fondation de quinze stations, onze catholiques et quatre évangéliques, constellations entourées de maint satellites, foyers de vie spirituelle et économique; ouverture de dispensaires où se prodiguent religieuses et femmes de pasteurs ; construction de temples parfois imposants et de stations cités, ruches bourdonnantes ; transfert à Kabgayi du siège vicarial, attirant à lui un petit et un grand séminaire; épanouissement d’une chrétienté robuste, en croissance de plus en plus rapide d’un effectif de seize mille adeptes, presque tous catholiques, les aspirants non comptés ; création d’une opinion favorable aux choses de l’Occident tel est le bilan assurément créditeur d’une action européenne, continuée pendant près de vingt années, qui n’apparaît vraiment déficiente et, comme on l’a dit, « purement nominale » que dans l’ordre soit des réformes de structure des institutions indigènes, soit de l’équipement matériel et de la mise en valeur économique du territoire.

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