Au cours de l’été 1973, une autre poignée d’étudiants, destinée à y laisser une marque durable, arriva à Karisoke. Il s’agissait, entre autres, de Kelly Stewart, la fille de l’acteur James Stewart. Bien qu’élevée à Hollywood, elle était l’antithèse même de la « tête de linotte ». Ses lunettes cerclées de métal et sa coiffure de collégienne lui donnaient plutôt l’air du stéréotype de l’étudiante en zoologie de Stanford. Mais son esprit mordant et son intelligence brillante faisaient d’elle une personnalité atypique. Elle gagna très vite l’estime de Dian en vivant la routine quotidienne avec enthousiasme malgré le mauvais temps, les piqûres d’araignée, les orties brûlantes et la dysenterie.

C’était la première fois qu’une femme vivait en permanence dans le camp. Et malgré l’écart d’âge – Dian était de vingt ans son aînée – les deux femmes devinrent vite amies, échangeant des confidences où se rencontrant le soir autour d’un verre.

Kelly s’amusait souvent à faire des rapports de travail en vers de mirliton. Un jour où Dian lui avait demandé d’observer le comportement sexuel des gorilles, elle lui soumit les observations suivantes, mises en vers libres :

Introduction

Quant au gorille sauvage

Et à son comportement sexuel.

On en sait bien peu de chose.

Dans ce texte sont présentées

Quelques données recueillies Sur le terrain,

Pour éclaircir certains aspects

Du sexe du gorille sauvage.

Périodicité

Si les lèvres enflées des singes

Sont difficiles à rater,

Les vulves des gorilles

Offrent plus de subtilité.

Nous avons mesuré les cycles

Et vu nos sujets s’accoupler.

L’ovulation est de deux jours

Et les cycles de vingt-huit.

Copulation

Les initiateurs de l’acte

Étaient souvent bien communs.

C’est aux femelles que revenait

De mettre en branle

L’engin de copulation…

«Elle est si intelligente ! » s’écria Dian, admirative, en lisant le rapport. Et pour la récompenser, elle lui offrit un gorille en peluche. Mais dès l’automne, l’admiration de Dian diminua tandis que celle de Sandy Harcourt s’accrut. Kelly essayait d’entretenir, sans trop de succès, une relation équilibrée entre les trois.

Kelly arrive chez moi à 20 h 30 pour me « rendre » Cindy. Sa gentillesse est assommante. En réalité, elle fourre son nez pour savoir où je suis et ce que je fais. La lumière, dans la hutte de Sandy, s’est éteinte de bonne heure et la sienne, encore plus tôt. Puis elle s’est rallumée et ses rideaux étaient bien fermés. Qui pensent-ils donc tromper ?

Les mois passaient, Kelly et Sandy étaient de plus en plus amoureux et Dian de plus en plus irritée, pour ne pas dire plus jalouse. Non pas qu’elle éprouvât une passion pour Harcourt, mais plutôt par instinct de propriété et parce qu’elle ne supportait pas la compétition avec « cette jeune fille grosse et acnéique qui devrait faire le travail pour lequel elle est venue ici ».

Heureusement pour tout le monde, Dian devait quitter Karisoke vers la fin octobre pour une tournée de conférences aux États-Unis, à l’occasion de la sortie du film commandé par la National Geographic. Après quoi, il fallait qu’elle passe ses quatre derniers mois d’études à Cambridge.

Cette fois, les adieux avec Harcourt ne furent pas tendres. « Pas de larmes, pas de baisers, il était maussade. » Cette humeur était peut-être due au fait qu’il allait temporairement perdre les deux femmes, Kelly se préparant aussi à partir pour Cambridge où elle devait commencer un doctorat sous la direction de Robert Hinde.

Dans la partie californienne de sa tournée, Dian rencontra les parents de Kelly et quelques-uns de leurs amis célèbres, tels qu’Alfred Hitchcock.

Ouah, quelle maison que celle des Stewart ! Et quel changement pour Kelly à Karisoke. Ses parents se sont mis en quatre pour me faire plaisir et ils m’ont vraiment plu. Je leur ai dit sans mentir que Kelly était l’une des meilleures étudiantes que j’aie jamais eues. Hitchcock a voulu savoir si les gorilles étaient vraiment effrayants. Je pense qu’il a envie de faire un film d’épouvante avec eux. Je lui ai dit qu’ils étaient aussi dangereux que des petits agneaux, il a grommelé et s’est retourné pour parler avec quelqu’un d’autre.

L’accueil chaleureux des Stewart aida Dian à surmonter l’antipathie qu’elle éprouvait à l’égard de leur fille. Dès l’arrivée de Kelly en Angleterre, elle fut heureuse de la revoir et d’entendre des nouvelles récentes de Karisoke. Même si leur ancienne intimité était perdue, les deux femmes s’appréciaient, sortaient souvent ensemble et parfois se caressaient à rebrousse-poil.

—Je regrette que ma relation avec Sandy se soit mise entre nous, dit un soir Kelly, en sortant d’un cinéma de Cambridge. L’obscurité arrangeait bien Dian :

—Comment s’est-elle mise entre nous ? Je ne vous suis pas.

—Eh bien, je sais que cela vous dérange, mais j’aime vraiment ce garçon.

—La seule chose qui m’intéresse est que le travail soit bien fait, coupa Dian.

—Est-ce que vous tenez à lui ? persista Kelly.

—Laissons tomber ce sujet. Sandy pourrait être mon fils.

Malgré ces moments de tension, Dian fit son possible pour obtenir une aide financière qui permettrait à Kelly de revenir à Karisoke.

Dian ne revint en Afrique que vers le début de mai 1974. Bien qu’elle ait pratiquement fini ses études à Cambridge, elle ne se sentait ni particulièrement soulagée, ni enthousiaste à l’idée de revenir chez elle. A voir la masse de nuages à travers le hublot de l’avion, elle éprouvait même une certaine appréhension. Au cours de son long séjour en Angleterre, son état de santé — et surtout celui de ses poumons — s’était détérioré. Elle avait toujours négligé son corps, ignoré ses limites et surtout les limites de l’âge. Elle commençait à avoir des doutes sur ses capacités physiques dans la voie qu’elle s’était choisie.

Sandy Harcourt aussi entrait en ligne de compte. D’après le tondes lettres qu’il lui avait écrites pendant son absence de six mois, on sentait qu’il commençait à se prendre pour le roi de Karisoke et considérait Kelly Stewart comme la dame qui devait partager ce pouvoir avec lui. Dian prévoyait et craignait un conflit épuisant.

Elle retarda l’inévitable en passant une semaine à Nairobi. Mais la ville ne présentait plus une grande ressource de distraction. Les courses et quelques visites mondaines à l’ambassade américaine ne pouvaient effacer la mémoire de Louis Leakey qui était mort vers la fin de 1972. Elle gardait un souvenir vivace de l’amour qu’il avait éprouvé pour elle et du confort et de la chaleur qu’il lui avait offerts. Peut-être regrettait-elle de ne pas avoir accepté tout cela comme elle avait accepté son dernier cadeau, la bague en rubis. Enfin, le jour où elle ne pouvait plus retarder son retour au camp arriva.

J’ai pris l’avion pour Kigali, samedi, et le dimanche 5 mai, j’ai loué une voiture pour aller à Ruhengeri où j’ai cherché un hôtel. Effrayée à l’idée de grimper sur la montagne, ai décidé de ne pas y aller aujourd’hui. J’ai un peu bu, écrit à borin et Alan Root au sujet du problème avec Harcourt, puis suis allée me promener. Ai rencontré quelques Africains que je connais, ils se sont arrêtés pour un brin de commérage. Ça allait mieux, suis revenue à l’hôtel pour dormir.

En descendant dîner, j’ai trouvé Kelly qui m’attendait. Elle étaitdescendue de la montagne pour « bavarder » avant que je remonte. Le genre de chose qui verse de l’huile sur le feu. « Êtes-vous toujours mon amie ? m’a-t-elle demandé après dîner. J’ai dit qu’il me fallait attendre et voir. « Je n’ai jamais ressenti, envers un homme, la tendresse que je ressens pour Sandy », m’a-t-elle dit. « Eh bien, amusez-vous, ai-fait, mais je pense que c’est bien ce que vous faites. » « Oh, non ! s’est-elle écriée. Si vous pensez que nous avons couché ensemble, vous vous trompez. Il en a peur. »

C’en était trop. L’huile qu’elle versait sur le feu s’est enflammée et j’étais déjà, là-haut, dans ma chambre avant même qu’elle ait pu terminer sa phrase.

Je suis montée le lendemain, accompagnée de Rwihandagaza et d’une foule de porteurs qui ont transporté tout ce que j’avais ramené d’Angleterre et des États-Unis, surtout pour les hommes. J’ai mis près de trois heures à arriver et j’étais épuisée. Cindy et Kima ainsi que les hommes étaient ravis de me voir, mais pas de trace de Sandy. Il avait vécu dans ma maison et tout était en désordre. Le canapé était sale, tout était sale. De vieilles chaussures, des vêtements imprégnés de sueur. Il manquait des meubles. J’étais furieuse.

 Plus tard, il est revenu de chez les gorilles en passant carrément devant la maison. Deux heures plus tard, il est venu. « Merci d’avoir pris soin de mes affaires », lui ai-je dit. « Eh bien, a-t-il dit, vous n’avez pas été très gentille avec moi. » Puis il a eu le culot de dire que j’aurais pu venir dîner dans « leur » cabane. J’ai pris mon courage à deux mains pour y aller et leur ai dit : « J’ai été presque aussi bien reçue que si j’avais la peste. » Kelly est devenue si blanche que j’ai dû partir. Et Kima m’a mordue quand j’ai essayé de la rentrer à la maison.

Au cours de la semaine suivante, il n’y eut aucun rapport entre les deux camps, puis Sandy – sans doute à l’instigation de Kelly – envoya une branche d’olivier à Dian.

Il reconnaissait que l’année précédente, il y avait eu « un malentendu inutile » entre lui et une étudiante qui s’occupait de recensement. Mais si Dian pensait qu’il se passait une chose semblable entre lui et Kelly, elle se trompait. Il s’excusait pour tout « malentendu » et signait la note, « Avec amour, moi ».

Dian qualifia ce geste d’ouverture de « note imbécile » qui ne méritait pas de réponse, mais en même temps, elle comprit qu’il fallait sortir de cette impasse. Le 15 mai, elle alla chez Harcourt pour réinstaurer des rapports plus sereins, mais Sandy ne manifesta aucune bonne volonté.

Il est devenu furieux, a serré les poings et a grincé des dents au moindre mot. Je suis revenue chez moi, FURIEUSE et je reste FURIEUSE. J’ai terriblement mal aux poumons.

Kelly qui essayait désespérément de réparer les choses était sur le point de craquer. Elle envoya à Dian d’abord une note furieuse et le jour suivant, un mot d’excuse. Dian sauta sur l’occasion pour arrêter les hostilités et rendit visite, ce soir-là, à Kelly et à Sandy séparément. Puis elle les convoqua ensemble dans sa propre cabane.

Une trêve précaire suivit ces rencontres, chacune des parties restant sur des positions défensives. Mais Dian était au moins arrivée à recréer une atmosphère de travail à Karisoke et elle se remit à travailler à sa thèse sans trop d’enthousiasme.

Harcourt semblait momentanément satisfait de retrouver une position de subalterne. Et pourtant, il avait amassé une telle quantité d’observations sur le terrain qu’il était en passe de devenir la deuxième autorité mondiale sur les gorilles de montagne.

Vers la fin mai, Dian se sentait si mal qu’elle pensait avoir une nouvelle pneumonie. Cette idée l’effrayait encore plus qu’avant.

C’est bien la première fois que je pense ne pas être suffisamment résistante pour m’en sortir.

Deux jours après avoir fait cette prédiction pessimiste, elle tombadans une fosse de drainage en essayant d’éviter un buffle qui attaquait dans le camp. Elle entendit claquer un os de sa cheville et ressentit une douleur insupportable. Elle se traîna vers sa cabane et commença à se soigner en prenant surtout des somnifères pour calmer ses douleurs atroces. Mais elle était consciente de ce qui se passait autour d’elle.

Hier soir, Kelly et Sandy ont passé la nuit ensemble… Elle a deux jours de retard sur ses notes. J’en ai marre de cet endroit. Je suis sûre de m’être cassé un os… C’est enflé, noir et douloureux.

Quand Kelly se présenta avec ses rapports en retard, Dian était d’une humeur massacrante : « Tu ne peux pas faire l’amour à ta guise, aboya-t-elle, rappelle-toi que le travail passe avant tout le reste ! »

Kelly se mit à pleurer et partit en courant. Deux jours plus tard, Dian était piquée au genou par une de ces araignées venimeuses qui erraient dans le feuillage de la clairière.

C’est une mauvaise piqûre qui fait souffrir mon autre jambe. Cette semaine n’est pas la bonne, c’est le moins qu’on puisse dire. Sandy m’a envoyé un petit mot où il essaye de sauver la face. Il propose de m’aider à aller voir le Groupe 4 qui est assez près du camp. Nous y sommes allés et j’ai eu une belle rencontre avec Digit qui semblait savoir que j’étais malade et me regardait droit dans les yeux. C’était formidable et ça sentait bon. J’étais heureuse malgré ma douleur. Retour à la maison épuisée, mais Sandy était correct pendant tout l’après-midi.

Une fois de plus, le contact avec les gorilles fut le meilleur des traitements et malgré son genou toujours douloureux et la piqûre infectée, Dian manifesta une certaine joie de vivre.

Un autre incident mémorable avec une antilope. Comme d’habitude, en me réveillant, j’ai regardé par les fenêtres de ma hutte et je suis tombée sur un spectacle plus digne des films de Walt Disney que de la réalité. Toutes les poules, conduites par Walter, avançaient, d’un air embarrassé vers une jeune antilope. La tête des poulets oscillait comme des yo-yo sur leur cou mince. L’étrange antilope se dandinait dans leur direction, la queue battant l’air d’un mouvement saccadé de métronome et les narines frémissantes. Puis chaque poule a frotté son bec contre le petit nez dans un mouvement de profond intérêt réciproque. Juste à ce moment-là, Cindy est arrivée, trottinant innocemment sur le chemin et s’est arrêtée, la patte en l’air, devant cette vision étrange. C’en était trop pour le jeune mâle qui s’est enfui en poussant un aboiement, sa belle queue blanche déployée.

 Pendant les semaines qui suivirent, Dian n’eut pas d’autre choix que s’appuyer sur ses deux étudiants pour la remplacer auprès des gorilles. A partir du 17 juin, il fut évident que sa cheville ne guérirait pas sans recevoir les soins appropriés, et Dian descendit à contrecoeur à l’hôpital de Ruhengeri. La descente le long de la piste détrempée fut un supplice qui dura cinq heures. Les radiographies montraient qu’elle s’était cassé le péroné, juste au-dessus de la cheville, aussi nettement que s’il avait été tranché au couteau.

Elle resta à l’hôpital le temps de se faire bander la jambe et alla aussitôt à l’aéroport où elle devait recevoir un nouvel étudiant des États-Unis. C’était un jeune homme brun, timide et sérieux du nom de Richard Rombach.

Tout en gardant ses distances au début, elle se prit rapidement d’affection pour lui. L’étudiant solitaire établit d’excellents rapports non seulement avec les gorilles, mais aussi avec la lunatique Kima et avec Cindy. Dian était contente de constater qu’il faisait passer les gorilles avant tout et ne les poussait jamais au-delà des limites de leur tolérance.

Quant à Kelly et Sandy, ils considéraient Rombach comme un intrus qui profitait du temps des pisteurs et des groupes de gorilles, domaines dont ils se sentaient en quelque sorte les propriétaires. Il fut donc reçu plutôt froidement et raillé pour son inaptitude à pister et à s’adapter à la brousse.

Deux semaines après son arrivée, il quitta le camp un matin pour aller voir les gorilles. En temps normal, comme il était encore novice, il aurait dû se faire accompagner par un pisteur ou un étudiant plus avancé. Mais comme il était conscient de l’hostilité à son égard, il partit seul à la recherche du Groupe 5 et se perdit rapidement.

Ce soir-là, quand sa disparition fut signalée à l’heure du dîner, Dian voulut savoir pourquoi Rwelekana ne l’avait pas accompagné.

Kelly a répondu qu’il n’aimait pas aller avec Rwelekana qui était trop lent à son goût et que Sandy en avait profité pour partir avec Rwelekana. J’ai dit que c’était absurde et Sandy m’a répondu : « S’il est perdu, c’est de sa faute. Le Visoke était visible toute la journée et il n’aurait pas dû se perdre !» Finalement, Sandy a dit que c’était de ma faute parce que je prenais le temps des pisteurs en leur faisant fabriquer de nouveaux placards.

Une battue fut organisée, mais au bout de cinq heures de recherches infructueuses, Dian commença à s’inquiéter.

Si le garçon est mort, ce sera entièrement la faute de Sandy qui veut monopoliser les pisteurs et partiellement celle de Kelly qui ne voulait pas que le garçon aille avec eux. Tous les deux se sont moqués de lui et l’ont ridiculisé. Je ne peux pas tolérer cela même si je n’entrevois pas de grand avenir pour ce petit. Il est au moins honnête.

Au grand soulagement de tous, les pisteurs finirent par retrouver Rombach et le ramenèrent au camp, épuisé et affamé, mais intact. Pendant les quelques semaines qui suivirent cet incident, il fut un peu mieux traité par Sandy et Kelly. Mais quand Dian partit pour un rapide voyage en Californie et une conférence en Autriche, Harcourt s’empressa de le remettre à sa place.

« Richard, il faut que tu saches, même si cela te déplaît, que dans tout centre de recherches les travaux des étudiants en doctorat passent avant ceux des autres…

« Je regrette de t’avoir dérangé, mais il est un fait que si tu continues à voir les Groupes 4 et 5 aussi souvent et longtemps que tu l’as fait jusqu’à présent, ton travail gênera celui de Kelly et le mien. Nous avons été admis à Cambridge et auprès de Dian en tant qu’étudiants en doctorat ; nous sommes obligés d’écrire une thèse. Cela demande une quantité impressionnante d’informations. Nous n’arriverons pas à les réunir si tu continues à interpréter ton sujet comme tu l’as fait jusqu’ici. Après avoir lu ces mots, j’espère que tu comprendras que tes recherches passent après les nôtres et celles de Dian. »

Dian attendait depuis longtemps ce séjour d’une semaine à Vienne, à l’occasion du congrès de la Société internationale de primatologie qui réunissait des spécialistes du monde entier. Elle savait qu’elle serait l’une des vedettes et attendait avec impatience le moment où elle parlerait devant un auditoire nombreux et attentif. Il n’était pas impossible non plus que l’aventure y attende cette femme encore jeune et séduisante.

Le premier matin, elle se réveilla à Vienne avec de fortes douleurs à la cheville. Elle s’adressa àl’ambassade américaine qui la dirigea vers un hôpital spécialisé. Après avoir examiné les radiographies, les médecins furent étonnés d’apprendre que Dian faisait usage de sa jambe dans cet état, depuis cinq semaines. « Comment supportez- vous cette douleur ? » lui demandèrent-ils.

Je leur ai dit que je n’avais pas tellement le choix à Karisoke. Ils m’ont placé sur un brancard, ont entouré ma jambe de compresses humides et m’ont dit de rester étendue pendant une heure. Un médecin très séduisant qui passait dans le couloir m’a demandé si j’avais toujours mal. II m’a expliqué que j’aurais pu guérir en un mois si j’avais gardé le lit et maintenu ma jambe en position surélevée. Puis un jeune interne, Anton, s’est mis à me parler des gorilles. Il est cultivé et me tient compagnie pendant que je fais sécher monplâtre. Ensuite, il m’a emmenée en pleine ville en taxi et nous avons marché ! Puis sommes allés dans un café. II est vraiment très très jeune, mais intéressant. Après, il a plu à torrents. Nous avons marché encore, et un taxi nous a ramenés à l’hôtel et dans ma chambre. Le lendemain, elle mit au point sa conférence jusqu’au moment où Anton arriva pour l’emmener d’abord à l’opéra, puis dîner et enfin dans sa chambre de l’hôtel Astoria. La deuxième rencontre fut décevante et renforça la préférence de Dian pour les hommes plus âgés.

Le jour suivant fut entièrement consacré à l’ouverture du congrès où Dian assista aux conférences, y rencontra des collègues et se plut en leur compagnie.

Robert Hinde préside les séances. Je ne le trouve pas au mieux de sa forme. Jane Goodall était la suivante. Un Hollandais a fait une communication ennuyeuse à mourir, il était le seul à être pire que moi.

J’avais le vague à l’âme. Plus tard, au dîner, ils ne nous ont pas donné le temps de traîner au bar, mais nous ont inondé de vin, au repas. Je ne l’ai pas supporté et j’ai fini par pleurer à table !

Puis deux chanteurs ont poussé des « yodel » en mon honneur et je leur ai répondu par des « yodel » et me suis sentie beaucoup mieux. Tout le monde a dansé pendant que je restais ASSISEavec ma jambe plâtrée. Robert est venu m’inviter à danser en me soutenant par les bras, je me sentais comme une statue, mais il a fait de son mieux.

Ensuite l’atmosphère s’est bien réchauffée. Jane Goodall a défait ses cheveux et s’est déchaînée. Je ne l’ai jamais vue dans cet état… Nous sommes restés jusqu’à quatre heures. Et le matin, j’avais mal aux cheveux.

Le lendemain, Dian constata l’étendue de sa notoriété en se faisant raccompagner à son hôtel par un groupe de primatologistes japonais. Ils avaient entendu qu’elle avait entraîné une armée de gorilles à attaquer les braconniers et qu’elle menaitavec eux des opérations d’attaque armée!

Dian quitta Vienne pour Londres où elle passa quelques jours dans un studiod’enregistrement, à préparer la narration d’un film télévisé de la National Geographic sur les primates. Puis elle prit le train pour Cambridge où elle passa une semaine en compagnie de son directeur de thèse, Robert Hinde. Sa notoriété était maintenant si solidement établie qu’elle en sentit les retombées même à Cambridge où l’atmosphère était différente. Tout le monde est très amical, écrit-elle, quelque peu surprise. En fait, très gentil.

A la fin de la semaine, elle prit l’avion pour San Francisco où elle rendit une brève visite à ses parents et à son oncle Bert qui venait de perdre sa femme. Ce n’était pas un voyage agréable. Elle éprouvait de la tristesse pour son oncle et cette détresse qu’elle avait si souvent ressentie en présence des Price.

Une semaine plus tard, en revenant à Nairobi, c’était comme si ce voyage éclair n’avait jamais eu lieu.

Le ciel, au-dessus du Kenya, est si bleu et le soleil paraît tellement plus haut qu’en Angleterre. C’est si bon d’être presque chez soi.

Depuis qu’elle était devenue célèbre, les voyages de Dian comprenaient une visite de courtoisie à l’ambassade américaine de Nairobi. Les vols pour le Rwanda étaient bihebdomadaires et en attendant son avion, Dian déjeuna avec l’ambassadeur et sa femme qui étaient très au fait des derniers potins à Washington et en Afrique orientale. La seule source d’information de Dian étant son abonnement à la revue time qui arrivait à Karisoke avec un mois de retard ou pas du tout, ce genre de conversation la fascinait.

De retour au Rwanda, Dian fut accueillie à l’aéroport par un assistant de l’ambassadeur à Kigali qui la priait de venir à l’ambassade, ce soir-là, pour y présenter le film de la National Geographic en présence de diplomates et de dignitaires du Rwanda, du Zaïre et de l’Ouganda.

J’étais si fatiguée que cela me paraissait impossible. Mais la soirée a été une réussite éclatante ; pendant soixante-treize minutes, j’ai narré le film en français, en swahili et en kinyarwanda. Le succès était tel qu’ils m’ont encensée et que le président du Rwanda m’a ordonné d’organiser à Kigali une projection privée pour lui et son équipe dirigeante, composée de militaires de haut rang.

Dix jours plus tard, je suis allée au palais, vêtue de ma robe grecque, et je me suis confrontée aux mêmes problèmes de langage. Le président semblait extrêmement amusé, mais j’étais nerveuse. A la fin, l’ambassadeur était soulagé, mais très satisfait par la soirée. A l’exception de quelque roi ou reine, nous étions les premiers Blancs à avoir été autorisés à entrer dans le palais depuis le coup d’état militaire de l’an dernier.

Et enfin, le bouquet final : la semaine dernière, le président du Zaïre, Mobutu, m’a invitée à Kinshasa pour lui montrer le film. C’était encore une autre histoire. Mais Mobutu semblait concerné par les gorilles et cela justifiait tout le voyage.

Il ne reste plus que les présidents de Tanzanie et d’Ouganda, mais je doute fort que j’obéirai au père Amin !

Sa cheville n’était plus plâtrée, mais elle souffrait encore beaucoup et ses contacts avec les gorilles étaient très réduits. Elle consacrait le plus clair de son temps à la préparation de sa thèse, à la rédaction d’innombrables rapports et à une correspondance croissante avec des amis, des collègues et des gens, à travers le monde, intéressés par ses travaux. Il y avait aussi le défilé permanent des VIP, des diplomates et autres invités qui venaient passer la nuit au camp et jetaient un coup d’oeil aux gorilles. Dian devait les recevoir convenablement et l’été 1974 passa ainsi rapidement.

Vers la mi-septembre, Sandy Harcourt et Kelly Stewart commencèrent à faire leurs préparatifs pour quitter Karisoke : Sandy devait passer dix-huit mois à rédiger sa thèse et Kelly suivrait trois mois de cours à Cambridge. Le 24 septembre, pendant que Kelly mettait de l’ordre dans ses notes, Sandy décida de rendre une dernière visite aux gorilles.

En chemin, il fut attaqué et gravement blessé d’un coup de corne par un buffle.

Ce matin, vers 9 h 30, j’étais devant ma machine près de la fenêtre quand je l’ai vu tituber devant ma porte. Son visage était couvert de sang et il saignait abondamment du nez j’ai ouvert la porte et il s’est effondré dans mes bras. J’ai vu du sang sur son pantalon. Je lui ai demandé si c’était un chien. Il a dit non et a perdu connaissance.

J’ai appelé mes hommes qui ont failli s’évanouir à sa vue ! J’ai couvert Sandy, surélevé sa jambe, mis un oreiller sous sa tête et ôté son pantalon. J’ai alors découvert que toute la partie intérieure de sa cuisse était déchiquetée, avec les muscles pendant à l’extérieur comme des lambeaux. J’ai mis trois heures à tout nettoyer soigneusement, remettre les chairs en place et arrêter le saignement. Quand il reprenait conscience, il criait et se plaignait, c’était insupportable et je n’avais rien d’autre que mes calmants à lui donner. De toute façon, il valait mieux ne rien lui administrer de plus fort parce qu’il était en état de choc, son pouls était faible, son visage verdâtre, il était froid et respirait péniblement.

Au bout de trois heures de lutte pour bander sa plaie, les hommes m’ont aidé à le mettre au lit. Je l’ai veillé pendant trois jours et trois nuits avant de le faire transporter sur un brancard, à l’hôpital. Dian ne pouvait s’empêcher de pavoiser.

 Kelly a été d’une grande aide. Après avoir pleuré pendant trois jours et trois nuits, elle a été terriblement jalouse de moi parce qu’elle ne pouvait rien faire et que Sandy m’était très reconnaissant. Puis elle est partie avec lui à l’hôpital de Ruhengeri pour des piqûres de pénicilline et de tétanos, et aussitôt après, ils ont pris l’avion pour l’Angleterre.

Il semblerait qu’il ait vu le buffle se tenant immobile, à une distance de deux mètres. Il a perdu son sang-froid et l’a attaqué pour l’effrayer. Évidemment, il est arrivé le contraire et c’est le buffle qui l’a attaqué. Il l’a attrapé avec ses cornes, l’a balancé en l’air, puis s’est roulé sur lui avant de l’encorner plusieurs fois et s’enfuir. Je ne saurai jamais comment il a pu revenir au camp. Son corps était en lambeaux et ses vêtements et son sac à dos dans un état inimaginable.

Tout en n’entretenant pas des relations privilégiées, Dian et Richard Rombach se sentirent soulagés par le départ de Kelly et de Sandy.

Sandy doit rédiger sa thèse pendant dix-huit mois et semble être parti pour de bon. Quant à Kelly, elle est censée revenir ici en janvier, mais cela ne me déplairait pas qu’elle change d’avis. A mon retour de Californie, le petit garçon de New York était en larmes. Je lui ai permis de rester ici pour un autre mois d’essai et il travaille beaucoup mieux depuis le départ de Sandy et Kelly. En fait, toute l’atmosphère du camp s’en trouve améliorée.